Le monde d’après sous la plume des femmes
Texte
Liliane Fanello
Image
Jeroen Los

Le monde d’après sous la plume des femmes

1 décembre 2020
Beaucoup de femmes doivent aujourd’hui faire des choix de carrière limités ou contraints du fait de devoir être disponibles et mobiles
Un concours d’écriture proposant aux femmes d’imaginer le monde d’après. Pourquoi pas. Mais pourquoi en parler ici ? Parce que dans ce futur, le travail vient en troisième position des sujets les plus abordés (après la société et la politique). Parce que les femmes qui portent viennent de l’industrie, de l’entrepreneuriat, du monde des médias… Et parce que cette invitation à imaginer une société plus inclusive est tout simplement vivifiante !

 Un concours d’écriture proposant aux femmes d’imaginer le monde d’après. Pourquoi pas. Mais pourquoi en parler ici ? Parce que dans ce futur, le travail vient en troisième position des sujets les plus abordés (après la société et la politique). Parce que les femmes qui portent viennent de l’industrie, de l’entrepreneuriat, du monde des médias… Et parce que cette invitation à imaginer une société plus inclusive est tout simplement vivifiante !

Elles s’étaient dit que 500 réponses, ce serait excellent! Elles ont reçu 586 textes. Les quatre fondatrices du concours d’écriture Sororistas (et du collectif du même nom) pensaient que leur idée marcherait. Mais de là à dire qu’elle ferait le tour du monde en quelques semaines… La marée est arrivée des quatre coins de France (la majeure part), mais aussi de Belgique, d’Allemagne, du Canada, du Cameroun, du Maroc, d’Haïti, de Suisse, de Madagascar, de Chine, d’Espagne… Et de femmes – ou personnes se sentant femmes – de tous horizons professionnels.

Comme la science-fiction

«Le concours s’inscrit dans la volonté d’imaginer et de construire un monde désirable», présentent les organisatrices, Sarah Neumann, Emmanuelle Durand-Rodriguez, Sophie Garcia et Julie Landès. La consigne était la suivante: «Nous sommes le 31 décembre 2030… Mettez-vous dans la peau de celle que vous serez à la fin de cette décennie qui a commencé avec la pandémie COVID-19…»

C’est Sarah Neumann qui a eu l’idée, au tout début du confinement, en pleine tempête d’émotions, et quand la sidération a fait place à un besoin «de faire quelque chose qui a du sens». Fondatrice d’Attitude Concept, celle-ci accompagne aujourd’hui les entreprises dans leurs projets de transformation. Auparavant, elle était cadre dans une grande société du secteur aéronautique, où elle faisait partie des 18% de membres féminins du personnel.

Pour elle, dans les entreprises, le système est à bout de souffle et les salariés aspirent clairement à autre chose. «Ce concours est inspiré de la régnose», explique-t-elle. «Il s’agit d’un processus d’imagination par lequel on regarde en arrière d’un point de vue du futur. Le terme a été inventé par Matthias Horx, mais il est utilisé depuis toujours par les auteurs de science-fiction. La régnose permet d’imaginer les événements extérieurs futurs, et en parallèle, les transformations intérieures qui s’opèrent.» Elle a choisi l’écriture «parce qu’elle est convaincue de la force des mots et de la narration».

Pas sans les femmes

Une autre conviction a aussi guidé les Sororistas: «Pour construire une société plus juste, égalitaire, créative et inventive, il faut entendre ce que les femmes ont à dire, pensent, pressentent et veulent.» Le monde d’après ne se fera pas sans les femmes. Ni sans les hommes. «L’idée n’est surtout pas de renverser les pouvoirs, mais de créer un équilibre, une mixité», tient à préciser Sarah Neumann. «Mais comme les femmes sont sous-représentées dans les instances de gouvernance, on voulait leur donner la parole pour s’assurer qu’elles soient impliquées dans la transformation du monde.»

Diversité des idées

Corinne Hirsch est une référence en matière de mixité et d’égalité professionnelle. Elle dirige le cabinet Aequiso et est vice-présidente du Laboratoire de l’égalité. Elle a embarqué à bord de Sororistas en tant que membre du jury et ambassadrice. «Une des choses que j’ai trouvées intéressantes dans ce projet, c’est que le collectif allait au-delà des cercles habituels de la mixité. Je suis engagée sur ces questions depuis de nombreuses années, et ici je vois des profils dont les noms m’étaient inconnus.» Les textes ne sont donc pas des «discours d’expertes». Elle y trouve à la fois des idées très pratiques et du conceptuel.

Corinne Hirsch insiste aussi sur l’intérêt de donner une parole active aux femmes, autrement que sur le sujet de la mixité. Et ce qui ressort des textes proposés, c’est bien autre chose que «du féminin attendu». «76% de notre espace d’information parle des hommes. Et dans les maigres 24% restants, les femmes sont présentées à titre de filles, mères, sœurs, victimes ou témoins, et pas pour ce qu’elles sont ou font. Pour moi, Sororistas a ouvert la porte à l’utopie, alors que les femmes s’y autorisent rarement.»

Le travail selon les femmes…

Le monde du travail de demain, les femmes l’imaginent avec des modes de gouvernance coopératifs, moins de déplacements inutiles, moins de hiérarchie, plus d’intelligence collective, un management éthique et inclusif, ou encore un rééquilibrage de tous les métiers et une ouverture d’esprit faisant place à l’élitisme… Le rêve des Sororistas serait que les experts, dirigeants politiques et d’entreprises, DRH et autres décideurs se saisissent de toutes ces idées.

L’illusion du télétravail

Une idée a particulièrement marqué Corinne Hirsch: la sortie du management de contrôle. «Beaucoup s’accordent à dire que les femmes paient actuellement un tribut beaucoup plus lourd au confinement que les hommes. Et particulièrement du fait du télétravail», constate-t-elle. «On a aussi entendu dire que le télétravail s’accompagne d’un retour des petits chefs. On est dans une espèce d’illusion d’optique, où l’on pense qu’avec le télétravail on a donné aux gens de la liberté, de l’autonomie. Mais on sent d’un autre côté la pression des forces de contrôle.»

Que se passe-t-il pour les femmes au niveau de la charge mentale, de leur confiance en elles, de leur progression de carrière? «Je suis sidérée de voir que les entreprises, au début du confinement, ne se soient pas posé la question de la charge que le télétravail représente et de la manière dont les salariés s’organisent avec les enfants. Or il faudrait observer cela de façon différenciée, car l’impact n’est pas le même pour les hommes et pour les femmes.»

Actrices de la société

Le coup d’envoi du concours s’est fait début juillet et les femmes ont eu jusque fin août pour envoyer leur texte «dans la plus totale liberté de ton et d’esprit». Une première sélection a été opérée par de nombreuses lectrices bénévoles et enthousiastes. Il reste maintenant au jury final, composé d’une douzaine d’ambassadrices de la cause des femmes, à choisir les vingt textes lauréats. Les résultats seront connus lors d’une soirée de remise de prix, en janvier prochain.

Dona Vitonou y sera très certainement. Ingénieure de formation, elle est actuellement responsable de la Leadership University chez Airbus… et membre du jury Sororistas. Précédemment, elle était responsable de la diversité et de l'inclusion d'Airbus pour la France. Pour elle, une des surprises du concours, c’est que beaucoup de femmes parlent de télétravail et d’équilibre vie privée-vie professionnelle. «Cela me touche personnellement car j’ai commencé chez Airbus comme ingénieure des structures composites. De ce fait j’ai beaucoup voyagé. À l’époque, je n’avais pas encore d’enfant. Beaucoup de femmes doivent aujourd’hui faire des choix de carrière limités ou contraints du fait de devoir être disponibles et mobiles.»

Dans les textes, Dona Vitonou voit beaucoup d’espoir et d’engagement. «Pour moi, cela traduit l’état d’esprit: ces femmes ont envie de se projeter et d’être actrices de la société. Elles parlent par exemple de circuits courts, de machines construites non plus pour produire uniquement, mais pour fabriquer des cercles plus vertueux.» L’ingénieure en retire un message à l’attention des dirigeants d’entreprises: «Aujourd’hui, il faut mettre au même niveau d’importance le fait de produire et la façon dont on va produire. De plus en plus, les employés attendent des entreprises qu’elles participent au bien-être de la société, que ce soit au niveau environnemental ou social!»

Comités «entreprise de demain»

Enfin, de l’aventure Sororistas, Corinne Hirsch tire cet autre enseignement: «Si on fait l’effort d’intégrer les femmes au collectif de décisions, elles ont plein de choses à dire!» Elle rêve de «Comités Entreprise de Demain», rattachés à la direction générale, à qui on demanderait de réfléchir sur le futur, et où il y aurait une grande diversité de profils… et enfin la parité. « Là, on se donnerait vraiment une opportunité d’innover!»

Elle qui a travaillé pendant quinze ans chez Yoplait, qui a inventé les îles flottantes au rayon frais et les petits-suisses en tube, se dit étonnée de la façon dont les entreprises se sclérosent en matière d’innovation. «On a toujours l’impression d’avoir tout fait. Et puis survient une initiative comme Sororistas, qui arrive de nulle part et ne ressemble à rien d’autre. Et personnellement, ça me donne de l’espoir dans la capacité de l’être humain à innover!»

www.sororistas.fr

ID

Corinne Hirsch

Fonction: Dirigeante du cabinet Aequiso

Dona Vitonou

Fonction: Responsable de la Leadership University d'Airbus