Johan Van Damme Johan Van Damme
Texte
Melanie De Vrieze

Une boussole éthique dans la crise

1 juillet 2020
Nous avons recommencé le plus vite possible certaines activités, en veillant à la sécurité de tous.
C'est dans les temps difficiles que l'on apprend à connaître ses amis. Une règle qui s'applique aussi aux entreprises. La façon dont elles encaissent les coups et qu'elles répartissent leur fardeau en dit long sur leur boussole éthique. «Pour les citoyens, on parle de sens civique. Pour les entreprises, il s'agit de voir comment elles respectent leur responsabilité sociétale», témoigne un entrepreneur.

 C'est dans les temps difficiles que l'on apprend à connaître ses amis. Une règle qui s'applique aussi aux entreprises. La façon dont elles encaissent les coups et qu'elles répartissent leur fardeau en dit long sur leur boussole éthique. «Pour les citoyens, on parle de sens civique. Pour les entreprises, il s'agit de voir comment elles respectent leur responsabilité sociétale», témoigne un entrepreneur.

Quand la crise du coronavirus a éclaté, de nombreuses organisations ont bénéficié de mesures d'aide, comme le chômage temporaire. Les entrepreneurs à qui nous avons parlé estiment que ces dispositions sont salutaires parce que dans leur majorité, les entreprises en avaient vraiment besoin. Dans d'autres cas, on peut néanmoins douter de leur nécessité réelle. Et certains ont profité de l'aubaine pour encaisser des gains historiques et donner une forme olympique à leur trésorerie.

Crédibilité

HRmagazine a demandé à quelques responsables de PME familiales comment elles ont traversé la crise. Nous avons rencontré les responsables des sociétés de détachement Joos Consulting et PZ, du groupe de construction Willemen et de Vandeputte Safety Experts.

«Pour nous, le bilan est mitigé», explique Dirk Vandeputte, CEO d'une entreprise qui emploie 200 personnes et propose des solutions de sécurité sur mesure. «Pour nos produits courants, notre chiffre d'affaires s'est effondré mais les produits de notre catalogue concernés par le coronavirus ont compensé en partie cette baisse. Nous fournissons aussi des masques que nous avons envoyés prioritairement aux hôpitaux. Nous avons demandé un peu de patience à nos clients industriels. Finalement, notre chiffre d'affaires est resté stable.»

Dirk Vandeputte est également président d'Etion, une plateforme qui réunit des entrepreneurs engagés. «Etion recommande de rester actif le plus possible en conservant un maximum de travailleurs. Ce qui nous permet de préserver le tissu économique et de contribuer au redémarrage. C'est une question de solidarité avec les autres entreprises mais aussi avec les salariés qui voient leurs revenus diminuer et qui, par conséquent, consomment moins.»

Tous aux quatre cinquièmes

Pour Vandeputte Safety Experts, Dirk Vandeputte n'a pas fait appel au chômage temporaire même si certains départements n'avaient plus du tout de travail. «J'aurais pu envoyer chez eux une trentaine de personnes mais nous avons préféré partager le travail restant. Nous avons mis tout le monde aux quatre cinquièmes. Chacun a fait un effort. Les plus bas revenus ont perdu le moins, pas plus de 4%. Pour les salaires entre 4.000 et 4.500 euros, la perte a pu grimper jusqu'à 15%. Je pense que très prochainement, tout le monde pourra travailler à nouveau à temps plein. Nous ne compensons pas les pertes de salaire. Certaines entreprises le font mais nous avons choisi d'absorber solidairement ce choc tout en donnant à l'entreprise les moyens de préserver sa trésorerie afin de rester en dehors de la zone rouge. Ce qui réclame bien sûr une grande flexibilité de la part de chacun d'entre nous. Certains salariés ont été affectés à l'entrepôt parce que c'est là qu'il y avait le plus de travail. Ma propre assistante a une expérience dans la vente et s'est transformée en déléguée commerciale.»

Dirk Vandeputte s'inquiète par ailleurs de la demande de certains clients importants de reporter leurs paiements. «Ils risquent ainsi de pousser leurs fournisseurs dans le gouffre, rien que pour consolider leur trésorerie», estime-t-il. «Chez nous aussi, de grands clients qui paient normalement à nonante jours fin de mois demandent de régler nos factures à plus long terme encore. Je connais des entrepreneurs qui ont reçu un avis laconique selon lequel ils ne devaient attendre aucun paiement avant l'année prochaine. En abusant de leur pouvoir, de grandes sociétés aggravent la crise. On l'avait déjà vu en 2009.»

Rétablir la confiance

Pour les sociétés de détachement de l'entrepreneur Johan Van Damme, la crise a frappé vite et fort. Sa première préoccupation a été d'apaiser la situation. «L'ambiance était à la panique, avec des inquiétudes à propos de la santé, de la sécurité d'emploi, etc. J'ai envoyé une lettre à nos clients et à nos collaborateurs pour établir clairement notre confiance dans le potentiel de notre personnel et de notre organisation.» Johan Van Damme l'a exprimé dans une prise de position courageuse: «Nous n'avons pas besoin de soutien. Nous traverserons cette épreuve en comptant sur nos propres forces.»

Il a lancé il y a vingt ans une agence de détachement qui place des consultants chez des clients pour des missions temporaires dans les domaines de la finance, des ressources humaines et de la supply chain. «Même si la crise a forcé à l'inactivité les donneurs d'ordres d'une bonne partie de ces consultants, j'ai annoncé que tout le monde resterait à bord et que personne ne serait mis au chômage temporaire pendant les deux premiers trimestres. Cela ne correspond pas à notre culture d'entrepreneuriat familial, après des années de croissance, de nous abriter derrière les pouvoirs publics. Nous ne pouvions pas prédire combien de consultants se retrouveraient finalement sans projet, mais notre bilan est solide et nous savions que nous étions capables de respecter cet engagement. Nos clients savent désormais que nous sommes toujours prêts. Aux collaborateurs qui télétravaillent ou qui sont en formation, nous avons donné le message que notre confiance dans leur employabilité restait intacte. J'écris une lettre hebdomadaire à tout le personnel pour dresser un état des lieux.»

Johan Van Damme n'a donc pas fait appel aux aides de l'État. «Comme chacun d'entre nous doit faire preuve de sens civique, les entreprises doivent aussi assumer leur responsabilité sociétale.» Et pour une organisation, une crise de cette nature représente un bon test de ses valeurs. «Notre entrepreneuriat familial est animé par la croissance par nos propres forces. Je vois cette crise comme un test de stress ultime, comparable à celui qu'ont encouru les banques en 2008. Si nous nous en sortons seuls, nous donnons un signal fort à nos collaborateurs et à nos clients, de même qu'à nos stakeholders.»

Johan Van Damme n'est pas opposé aux mesures de soutien publiques. Il estime que la solidarité est un principe important. «Mais cela veut dire aussi qu'il faut être solidaire avec ceux qui en ont réellement besoin. J'espère qu'à partir du 30 juin, si ces mesures devaient être prolongées, elles stimuleront la création de valeur. La solidarité n'est tenable qu'à partir du moment où elle n'est pas utilisée par certaines entreprises pour augmenter leurs bénéfices. Les réactions que j'ai reçues à ma lettre adressée à nos clients et à notre personnel renforcent ma conviction. Nos collaborateurs n'ont pas été plongés dans un état de sidération, ils se sont montrés plus engagés et plus créatifs.»

La numérisation aide

Le groupe de construction familial Willem Group a ressenti rapidement les effets de la crise. Son CEO, Tom Willemen, explique que les chantiers se sont tous arrêtés, à 10 ou 15% près. «Mais nous avons recommencé le plus vite possible certaines activités, en toute sécurité, comme les travaux de fondation. Pour les employés, le télétravail est devenu la norme.»

Le passage s'est fait assez facilement. L'entreprise Willemen s'est engagée depuis deux ans sur la voie de la numérisation. Tom Willemen reconnaît que le travail à distance n'est pas simple pour les fonctions basées sur le contact humain. Mais il pense qu'il doit être possible d'augmenter la fréquence du télétravail, jusqu'à deux jours par semaine. «En faire plus est néfaste à mon avis pour la culture d'entreprise, le sentiment d'appartenance, l'échange d'idées et la créativité. Les collègues ont besoin de contacts informels réguliers. Des contacts qui ne se limitent pas aux discussions professionnelles. Les travailleurs apprécient beaucoup les moments de convivialité devant la machine à café. Ils renforcent leurs liens avec l'organisation.»

Le télétravail continuera

Comme tout bon entrepreneur, Tom Willemen sait qu'une crise crée toujours des opportunités: la recherche de solutions créatives accouche de nouvelles idées. Ainsi, le télétravail et les réunions virtuelles sont appelés à se maintenir dans sa société. «De nombreux déplacements peuvent être évités, c'est certain. Les vidéoconférences apportent une réelle valeur ajoutée quand le groupe qui se réunit se limite à huit personnes et qu'il aborde un thème clairement défini. Cette formule est idéale pour les états des lieux hebdomadaires ou pour la présentation d'un nouveau produit. C'est beaucoup moins vrai pour les sujets stratégiques et les brainstormings. Faire la connaissance d'un nouveau partenaire par ce biais n'est pas évident non plus. Les visioconférences fonctionnent mieux avec des interlocuteurs que vous connaissez bien. Si la moitié de nos réunions pouvaient se dérouler à distance, je serais déjà très heureux.»

Tom Willemen, Dirk Vandeputte dag: Tom Willemen, Dirk Vandeputte