Construction: «La GRH est une priorité, impossible de s'en passer»

8 décembre 2021
Construction: «La GRH est une priorité, impossible de s'en passer»

Trouver et conserver les bons collaborateurs est un défi permanent pour Estel Meyhui, CEO de l'entreprise de construction Artes Group. Sa recette? Procurer aux salariés un travail enrichissant, leur donner beaucoup de responsabilités et envoyer les experts RH sur les chantiers pour rencontrer les travailleurs. «Nous ne pouvons pas toujours fournir des solutions sur mesure mais nous écoutons notre personnel.»

Texte: Melanie De Vrieze / Photo: Wouter Van Vaerenbergh

En 2008, vous avez fondé la société de consultance Effectis. Pour quelle raison?

Estel Meyhui: «Effectis prenait en charge la GRH dans plus de 250 PME. Elles n'avaient pas le volume nécessaire pour engager un DRH à temps plein. Généralement, les PME se limitent à la gestion des salaires et aux recrutements, alors qu'elles ont besoin de développer leur marque d'employeur ou d'améliorer l'intégration de leurs nouvelles recrues. Avec Effectis, nous répondions à ce besoin et nous mettions à leur disposition un partenaire RH pendant quelques jours par semaine. L'avantage d'un manager externe est qu'il remet en question le fonctionnement de la PME. Il entre aussi en contact avec d'autres entreprises et d'autres secteurs, ce qui permet de diffuser les meilleures pratiques et de stimuler les idées.»

Après dix ans, vous avez vendu cette société. Était-ce une décision difficile à prendre?

Estel Meyhui: «Non, parce que mon travail se concentrait de plus en plus sur la structuration de l'organisation et sur la direction opérationnelle. C'était moins ma passion. J'ai senti que le moment était venu de faire autre chose. Il y a trois ans, je suis devenue COO d'Artes, qui était l'un des premiers clients d'Effectis. Je me suis d'abord occupée du recrutement puis j'ai pris en charge des projets RH internes. Pour le monde extérieur, cette étape vers la fonction de COO est étrange mais pour moi, c'était une conséquence logique de ce que je faisais déjà depuis quelque temps pour Artes. En mai 2020, j’ai été nommée CEO du groupe.»

Dans quelle mesure vous servez-vous de votre expérience RH dans votre rôle actuel?

Estel Meyhui: «J'ai été consultante pendant dix ans, ce qui m'a permis de découvrir la machinerie interne de 250 sociétés environ. En travaillant dans ces entreprises, j'ai capté beaucoup d'expériences, d'idées et de conceptions dans des secteurs et organisations variés. J'utilise cette expérience pour organiser l'entreprise et pour déployer correctement notre stratégie et notre vision. Chez Artes, ce sont les salariés qui font la différence dans les projets dont nous nous chargeons. Mais les profils dont nous avons besoin ne courent pas les rues. Raison pour laquelle il est nécessaire d'avoir une vision claire sur les compétences essentielles dont nous disposons et dont nous aurons besoin demain, sur ce que nous devons apprendre à nos collaborateurs et sur la manière de les développer. Dans les réunions, je fais plus attention que d'autres au comportement et aux réactions non verbales des participants. Je regarde s'ils ont bien compris ou s'ils acquiescent par lassitude. Ces compétences, je les ai développées dans mes rôles RH et elles tombent à pic.»

Quels sont les plus grands défis pour votre département RH?

Estel Meyhui: «C'est un cliché, mais attirer et conserver les bonnes personnes est une priorité. La période de recrutement n'est plus concentrée sur une petite période de l'année. Auparavant, chacun finissait ses études en juin. Nous participions à des salons de l'emploi un peu avant, les contrats étaient signés en mai et les nouveaux commençaient en août. Aujourd'hui, les recrutements sont un processus continu, ce qui a plusieurs causes: le système d'enseignement est devenu plus flexible, les jeunes veulent d'abord voyager avant de poser leur candidature, ils ont envie de continuer leur formation ou associent études et travail…. Du coup, le département RH doit s'organiser autrement et mettre en place des campagnes inventives. Nous observons aussi que les candidats ont certaines attentes quand ils viennent travailler chez nous. SI nous promettons de soutenir, d'accompagner et de former nos salariés, nous sommes obligés de répondre à ces attentes. Sinon, ils nous le reprochent, jusqu'à s'en aller dans le pire des cas. Auparavant, peu d'entreprises de la construction s'occupaient de GRH. La situation était si grave que certains ouvriers n'étaient pas payés à temps ou devaient prester des horaires impossibles. Toutes les sociétés du secteur font face aux mêmes défis. Le professionnalisme de la GRH a donc fortement augmenté. La concurrence est grande: la demande est énorme et l'offre réduite. Nous ne pouvons plus nous permettre de négliger les ressources humaines.»

Une GRH innovante

Comment abordez-vous la pénurie de main-d'œuvre?

Estel Meyhui: «Il devient de plus en plus difficile de trouver des talents. Le secteur attire de moins en moins de candidats. Nous luttons contre la pénurie en nouant des relations étroites avec les écoles. Nous proposons des places de stage et nos directeurs techniques donnent cours dans certains établissements. De plus, nous sommes souvent présents dans les salons de l'emploi et lors des défenses de mémoire. Les écoles techniques et l'enseignement professionnel envoient leurs élèves à notre académie de Kruibeke où ils apprennent la maçonnerie et le coffrage. Nous menons également une politique RH innovante mais nous ne faisons que ce qui correspond à notre identité. Nous adoptons une vision à long terme. Faire des promesses qui ne respectent pas nos valeurs n'aurait aucun sens.»

Recruter est une chose, conserver les salariés en est une autre. Comment vous y prenez-vous?

Estel Meyhui: «En premier lieu, en leur proposant un travail intéressant dans de grands projets qui les feront progresser. C'est ce que nos salariés attendent. Nous privilégions les projets plus complexes, comme le nouveau Quartier vert à Anvers ou les nouveaux docks de Gand. Ce n'est pas pour rien que notre devise est Constructive People. Dans le secteur de la construction, chacun peut acheter le même matériel mais ce sont les travailleurs qui font la différence, au bureau comme sur les chantiers. Nous sommes aussi une organisation qui donne beaucoup de responsabilités à ses collaborateurs, ce qui séduit les candidats. Enfin, nous voulons que le département RH parte à la rencontre du terrain. Les collaborateurs du service visitent les chantiers, parlent à leurs collègues, observent ce qui se passe et regardent ce que nous pouvons faire pour résoudre les problèmes. Bien sûr, nous intervenons plutôt au niveau structurel plutôt qu'au niveau individuel. Nous n'apportons pas de solutions à la tête du client, mais nous essayons d'écouter notre personnel.»

Pouvez-vous donner des exemples?

Estel Meyhui: «Nous demandons à nos collaborateurs comment ils voudraient que leur équipe soit complétée. Auparavant, nous avions par exemple deux profils sur un chantier. Actuellement, comme nos projets sont plus complexes, nous avons besoin d'un plus grand nombre de profils, parfois jusqu'à sept. Les collègues les plus expérimentés nous disent alors quels professionnels il leur faudrait comme renforts. Six mois après leur entrée en service, nous interrogeons aussi nos nouveaux collaborateurs sur les raisons qui les ont poussés à venir travailler chez nous. Que pouvons-nous améliorer dans notre processus de recrutement? Nous essayons d'adapter notre approche. Mais il faut répéter régulièrement ces sondages. Ce que nos collaborateurs affirmaient il y a deux ans n'est plus nécessairement valide aujourd'hui. Tout change si vite.»

Artes Group est composé de plusieurs entreprises (lire l'encadré). Comment faites-vous pour que chacun soit immergé dans la même culture?

Estel Meyhui: «Nos valeurs essentielles sont les mêmes dans chaque entité, mais les accents diffèrent parfois entre les régions. Ce qui est dû aux particularités des directions locales. Les défis régionaux sont aussi parfois différents. La mobilité à Anvers est effet beaucoup plus compliquée qu'à Bruges ou à Courtrai. Chaque trimestre, les directeurs généraux se réunissent et abordent ensemble différents thèmes, comme la GRH, la prévention, la sécurité ou l'innovation et cherchent à parvenir à un consensus. De cette manière, la culture d'entreprise de chaque entité finit par s'aligner. Nos services de support – la GRH, le marketing et la communication interne – sont logés au niveau du groupe.»

Diversité

Le secteur de la construction reste un monde d'hommes. Comment faites-vous pour favoriser la diversité dans votre entreprise?

Estel Meyhui: «Nous engageons toujours la personne qui convient le mieux à la fonction, indépendamment du genre, de la nationalité ou des préférences sexuelles. Nous n'avons pas de cibles chiffrées, de quotas à respecter, je n'y crois pas. Mais notre groupe enregistre de bons résultats en matière de diversité. Femme et CEO, je suis la preuve que nous tenons compte des compétences et des talents et que nous ne sommes pas obnubilés par le genre. C'est une évolution positive: de plus en plus de femmes suivent des études en ingénierie et en architecture. La représentation des femmes progresse cependant plus difficilement dans notre population d'ouvriers. Aucune ouvrière ne travaille pour nous mais nous avons une belle palette de nationalités. Nous employons des Polonais et des Portugais qui se sont intégrés en Belgique avec leur famille.»

Qu'est-ce qui est caractéristique dans la GRH de votre entreprise?

Estel Meyhui: «Nous comptons sur un cocktail de collaborateurs internes et externes dans notre département RH. Notre DRH est une externe qui travaille quatre jours par semaine chez nous. Elle amène donc de l'oxygène à notre organisation. Nous avons une vision claire et une politique RH globale mais elle est basée sur les individus. Que le salarié soit dans une situation privée compliquée ou qu'il ait envie de progresser, nous ouvrons toujours le dialogue. Nous essayons systématiquement de trouver des solutions adaptées à chaque situation personnelle.»

Qu'est-ce que le département RH aimerait voir se réaliser?

Estel Meyhui: «Beaucoup de choses. Nous voulons développer les compétences RH de nos ingénieurs. Nous le faisons déjà pour notre direction et nos chefs d'équipe sur les chantiers. Si vous pouvez le faire dans un environnement d'ingénieurs, cela aura un impact positif décisif. De plus, nous voulons continuer à numériser nos processus. Nous souhaitons par exemple que nos salariés puissent modifier leurs données personnelles de n'importe quel endroit, ou qu'ils puissent suivre une formation en ligne. Nous voulons faire progresser nos collaborateurs en interne et leur permettre de passer de l'une de nos sociétés sœurs à l'autre s'ils le souhaitent. Enfin, nous voulons montrer au monde extérieur ce que nous sommes réellement et convaincre les candidats de choisir notre entreprise. Nous réfléchissons aussi aux effectifs que doit comprendre notre équipe RH car notre organisation doit pouvoir suivre les changements.» ¶

Artes Group

Artes Group opère dans la construction générale, le génie civil, les travaux hydrauliques, le développement de projets, les techniques, la rénovation. Les différentes sociétés sœurs (Artes Depret, Artes Roegiers, Artes TWT, Artes Woudenberg, CAAAP et Van Maele) emploient 750 personnes, réparties dans tout le pays.

ID

Estel Meyhui

Fonction

CEO du Groupe Artes