L'impact toxique du leadership masculin

22 février 2022
L'impact toxique du leadership masculin

Ce qui a commencé par un entretien avec Dewi Van De Vyver sur l'écoute, le leadership et l'orientation vers les clients, a rapidement abordé d'autres sujets. Celui du doute. Et celui du management toxique.

Texte: Jo Cobbaut / Photo: David Degelin

Nous avons rencontré Dewi Van De Vyver, CEO de Flow Pilots, lors d'un événement centré sur le pouvoir du doute, organisé par Etion, un groupement d'entrepreneurs. Au cours des débats, les orateurs ont défini le doute comme une phase essentielle dans la recherche de solutions créatives à un problème. Le doute permet de ne pas s'enliser dans d’anciennes habitudes de réflexion.

Dewi Van De Vyver est une CEO qui ne craint pas de baser son action sur le doute. «Nous posons toujours de nombreuses questions à nos clients sur le but d'un projet. Au fond, pourquoi veulent-ils l'entreprendre? Cela mène souvent à une remise en question du projet. Tout se passe comme si celui qui est chargé de trouver une solution commençait donc par susciter l'incertitude et le doute.»

La CEO croit en cette approche, car elle constate souvent que les projets sont mis en œuvre en vue d'automatiser des processus qui ne fonctionnent pas bien. «Depuis le début de la vague de numérisation il y a dix ans, de nombreux processus ont été informatisés sans être améliorés. La productivité n'y gagne rien. La numérisation d'un processus fondamentalement inefficace signifie souvent que l'on aggrave cette inefficacité. Je vous invite à appeler un service clientèle et à poser des questions un peu plus complexes. Je suis persuadée que vous devrez patienter, parce que votre interlocuteur devra se renseigner auprès d'une autre personne ou faire des recherches dans un autre système.»

Cocréation

Réfléchissez d'abord avec le client sur ce qu'il souhaite réellement obtenir. Ce faisant, des étapes superflues seront généralement mises en évidence. Cette approche suppose toutefois que le prestataire de services informatiques comprenne le client, ce qui n'est possible que grâce à une écoute attentive. Ce qui n'est du reste pas évident dans un monde où les fournisseurs souhaitent surtout donner l'impression qu'ils vont tout arranger lorsque l'on s'adresse à eux. «Les clients apprécient parfois ce genre de discours, car ils peuvent ainsi se décharger de tous leurs soucis sur leurs fournisseurs, mais sans que cela ne mène nécessairement aux meilleures solutions», souligne Dewi Van De Vyver. Elle préconise une approche cocréative, dans laquelle le prestataire de services informatiques prend le temps de connaître le contexte et l'activité du client.

Leadership

Dewi Van De Vyver applique cette approche dans la manière dont elle exerce sa fonction de CEO. Elle ne veut pas être le genre de patronne qui sait tout. Elle préfère solliciter explicitement la contribution de ses collaborateurs.

Ce type de leadership est loin d'être évident. Les organisations restent empreintes d'une culture masculine toxique. Une culture qui n'est pas l'apanage des hommes. «Les femmes ont également appris à utiliser un langage belliqueux. Il faut remporter la bataille, battre la concurrence ou tenir ses adversaires en respect. Les hommes et les femmes adoptent ce schéma de réflexion. Il s'agit tout simplement de la culture dans laquelle nous avons tous grandi. Les médias, la publicité et le cinéma confirment la dualité entre la dureté et la douceur, la douceur étant assimilée à la faiblesse. Prendre soin, douter et écouter: nous sommes ici dans la sphère de la douceur.» Il est devenu difficile d'accepter les croyances d'autrui et de considérer les choses avec une certaine ouverture d'esprit. Pourtant, c'est ainsi que l'on favorise la créativité. Dewi Van De Vyver: «La créativité commence en accueillant d'autres perspectives.»

Autogouvernance

La CEO de Flow Pilots sait cependant que les dirigeants doivent aussi être clairs. Ils n'ont pas toutes les réponses, alors leurs équipes cherchent les réponses avec eux. Mais cela doit se faire dans un cadre transparent, en prévoyant un processus d'information ouvert. Impossible d'y parvenir dans une atmosphère qui ne serait pas positive. «Nous ne tolérons pas les dénigrements dans nos équipes. Lorsque nous entendons des commentaires négatifs, nous demandons rapidement aux personnes concernées de se justifier. Dans certains cas, je n'hésite pas à licencier des salariés trop médisants.»

Flow Pilots est-elle une entreprise sans véritables chefs, où tout tourne autour de l'autogouvernance? «Avec les trente collaborateurs que compte notre société, la hiérarchie est évidemment limitée», répond Dewi Van De Vyver. «Nous travaillons avec des équipes autonomes, qui fonctionnent dans des constellations variables. Les lignes sont toutefois très claires: tout le monde sait à quel niveau il peut prendre des décisions. Nous avons défini ce cadre ensemble. Un flux précis de processus détermine les actions successives. Il n'est possible d'y déroger que s'il s'avère que le flux ne fonctionne pas, et uniquement à l'issue d'un dialogue à ce sujet. Les membres de nos équipes autogérées ne prennent donc pas leurs décisions tout seuls. À mesure que nous poursuivons notre croissance, je cherche à éviter l'excès de niveaux intermédiaires. Je suppose qu'à un moment donné, on a besoin de spécialistes dans une certaine fonction pour accomplir un travail spécifique, mais j'éviterais cependant d'introduire un manager supplémentaire. Cela bloquerait les informations remontant des salariés.»

Travail hybride

Depuis le départ, Flow Pilots applique un régime du travail à domicile généralisé. Dewi Van De Vyver: «Avant la pandémie, nos collaborateurs se rendaient au bureau deux fois par semaine. Maintenant, nous respectons évidemment les règles en vigueur. En temps normal, nos collaborateurs choisissent librement le jour où ils se rendent au bureau. Le deuxième jour au bureau est consacré à la réunion d'équipe suivie d'un déjeuner. Ceci, pour créer des liens et évacuer les frustrations éventuellement accumulées pendant la semaine. Le travail hybride ne pose aucun problème pourvu que le cadre dont j'ai déjà parlé soit transparent. Ce cadre indique ce que l'on doit faire et à qui on peut s'adresser en cas de problème. Il permet de créer une confiance mutuelle. Quand quelque chose n'est pas clair, nous le disons franchement et nous précisons que nous apporterons une réponse à la question. Je pense au doute qui régnait il y a peu sur ce qui était permis ou non concernant le retour au bureau. Les organisations ne se rendent souvent pas compte du mal qu'elles font en laissant leurs travailleurs dans l'incertitude. Indiquez que vous vous rendez bien compte du problème, que vous n'avez pas de solution dans l'immédiat, mais que vous y répondrez dès que possible.»

Jeux vidéo

Entreprise informatique, Flow Pilots est confrontée à la pénurie de talents. Dewi Van De Vyver: «Nous avons notamment plus de difficultés à trouver des femmes, du moins pour les travaux de codage. Pour tout ce qui se rapporte à l'analyse fonctionnelle et au design, c'est plus facile.» Par ailleurs, la société encourage activement les hommes, qui représentent 80% des effectifs, à prendre un congé parental.

Dewi Van De Vyver s'engage intensivement dans la promotion des métiers STEM (Science, Technology, Engineering, Math), y compris à l'égard des jeunes filles. Selon elle, les jeunes filles ne sont pas très attirées par les formations informatiques en raison de la manière dont le PC est entré dans nos maisons. «Avant les années 1980, les jeunes garçons et les jeunes filles avaient exactement le même bagage; personne ne possédait d'ordinateur à la maison», explique-t-elle. «C'est alors que les PC sont apparus. Les papas l'ont acheté pour leurs fils, plus particulièrement pour leur permettre de jouer à des jeux vidéo, essentiellement des courses de voitures et des simulations de combat. Souvenez-vous du contexte de l'époque et de la répartition traditionnelle des rôles dans la famille. Au moins en ce qui concerne les filles un peu plus âgées, qui étaient censées prendre part aux tâches ménagères contrairement aux garçons. Globalement, les jeux étaient conçus pour eux. À l’époque, les filles qui optaient pour les sciences informatiques étaient confrontées à des camarades de classe masculins qui avaient déjà acquis un certain bagage en la matière. Les jeunes filles ont donc eu du mal à s'intéresser aux sciences informatiques. Aujourd'hui, elles continuent à être très minoritaires dans les options STEM et ce pourcentage n'augmente pas, malgré les efforts déployés.»

Rôles féminins et masculins

Dewi Van De Vyver constate que les rôles traditionnellement féminins et masculins persistent dans les mentalités. «De nos jours, il y a toujours le coin des poupées et le coin des petites voitures dans les magasins de jouets. On apprend très tôt à faire une distinction entre les genres, bien avant que l'enfant ait la moindre idée de son identité sexuelle. Nos t-shirts indiquent déjà que nous sommes soit gentilles et mignonnes, soit de vrais petits durs. On ne peut pas s'attendre ensuite à ce que de jeunes filles de dix-huit ans optent aisément pour une orientation de nature plutôt masculine en termes de langage, d’images ou de condisciples. J'admire beaucoup les filles qui y parviennent malgré tout, car je connais très bien les sacrifices et la résistance nécessaires pour faire face à la pression des pairs.»

La pandémie n'a fait qu'aggraver ce problème. «Lorsque la crise a éclaté, certains salariés étaient aux prises avec des difficultés de garde des enfants», affirme Dewi Van De Vyver. Elle leur a demandé d'en parler. «Je ne pense pas que le type d'emploi devrait tout déterminer sur ce plan. Malheureusement, les femmes occupent souvent des fonctions à temps partiel, qui sont moins bien considérées dans les entreprises. Sans que l’on s’en rende compte, le même schéma se reproduit au sein du ménage avec la répartition des responsabilités familiales, ce qui peut à son tour mettre un frein à une carrière.»

La CEO n'est pas surprise du fait que les entreprises constatent souvent que les hommes hésitent encore à assumer des responsabilités familiales et à prendre un congé parental, par exemple. Dewi Van De Vyver: «Le problème présente plusieurs facettes, mais on ne peut pas être ce que l'on n'a pas appris à être. Où les garçons auraient-ils appris à assumer des responsabilités familiales? Moi aussi, j'ai pu voir mon frère être moins sollicité pour faire la vaisselle, même si je m'y suis fortement opposée. Ce qui a donné lieu à de nombreuses discussions. Toute la société appelle les femmes à assumer leurs responsabilités familiales et, quand les enfants arrivent, la situation ne fait que s'aggraver. L'ONE s'adresse aux mamans. J'ai récemment reçu un appel de l'école de mes enfants. Celle-ci a ouvertement reconnu qu'elle n'avait jamais pensé à éventuellement appeler le papa. Les employeurs partent également du principe que les femmes prendront les jours de congé de circonstance auxquels elles peuvent prétendre.»

Rémunérer les soins familiaux

Les soins non rémunérés n'apportent aucun avantage à la personne qui les dispense, mais représentent cependant une valeur ajoutée pour le système qui n'assure pas ces soins. C'est ainsi que Dewi Van De Vyver analyse la situation. Lorsqu'une femme reste à la maison pour s'occuper de son enfant, elle est confrontée à une réduction de sa rémunération. De son côté, la collectivité n'a pas besoin de prévoir des services de garde d'enfants. La personne qui dispense les soins (lire: la femme) ne perçoit pas l'argent ainsi économisé. «Un investissement insuffisant dans la garde d'enfants ne réduit pas le besoin de ce service, mais celui-ci finit en travail non rémunéré. Les chiffres économiques devraient mettre en évidence la part des soins non rémunérés, afin d'adapter la politique en conséquence.»

Il devrait être possible de décharger des personnes de leurs responsabilités familiales pour les utiliser dans des emplois où elles apportent une plus grande valeur ajoutée. «Il y a évidemment des femmes qui préfèrent assumer leurs responsabilités familiales à la maison, mais attendez de voir ce qu'il en est lorsque vous êtes une femme qui ne fait pas ce choix. On pense alors rapidement qu'il y a quelque chose qui cloche avec vous. J'aime beaucoup mes enfants, mais je ne regrette pas la période où il fallait changer leurs couches.» ¶

ID

Dewi Van De Vyver

Fonction

CEO de Flow Pilots