Les syndicats américains ont-ils raison de triompher?

4 juillet 2022
Les syndicats américains ont-ils raison de triompher?

La presse américaine s'est fait récemment l'écho d'une vague de grandes victoires pour les syndicats. Des géants comme Starbucks et Amazon n'ont pas échappé à cette fièvre sociale. Mais que se passe-t-il exactement?

Texte: Patrick Verhoest

Les succès de ses confrères américains n'ont pas échappé à Maarten Hermans, expert en concertation sociale et en bien-être au travail de la CSC. Ainsi, la reconnaissance des syndicats a connu un grand retentissement chez Starbucks: dans de nombreuses succursales locales, les syndicats sont désormais autorisés à représenter les travailleurs. «Ce n'est pas évident dans un secteur comme l'horeca et encore moins dans l'ambiance franchement antisyndicale qui règne chez Starbucks. Les organisations syndicales ont tenté depuis longtemps de mettre un pied chez Amazon, une société qui leur aussi très hostile. Le combat syndical a enregistré un succès inattendu et remarquable quand les huit mille employés d'un centre de distribution d'Amazon ont élu une délégation. Du coup, tout le monde en a parlé.»

Il faut relativiser

Stan De Spiegelaere, professeur de la faculté d'économie de l'université de Gand, tient à nuancer les choses. Le syndicalisme aux États-Unis reste un mouvement en perte de vitesse, cette résurrection demeurant plutôt locale. «N'oubliez pas qu'aux USA, un syndicat doit s'implanter dans chaque filiale individuelle d'une entreprise. Nous avons affaire ici à une lutte symbolique dans laquelle toutes les petites victoires comptent. Et chaque succès bénéficie de toute l'attention des médias, ce qui n'est pas le cas chez nous.»

Il voit cependant émerger un autre syndicalisme aux États-Unis. «De nombreux jeunes, chez Amazon et Wallmart notamment, travaillent dans des conditions particulièrement précaires. Cette insécurité pousse de très jeunes individus à s'organiser en syndicat. Chez Starbucks, un militant d'à peine 18 ans a été licencié. J'ajoute que de nombreux périodiques américains ont des correspondants qui se spécialisent dans les questions sociales. On peut y lire des articles militants qui ont beaucoup d'influence. C’est moins évident en Belgique.»

«Union busting»

Malgré tout, il se passe bien quelque chose dans le syndicalisme outre-Atlantique. De plus en plus de travailleurs adoptent une attitude positive à l'égard des syndicats (lire l'encadré), dans un pays où les employeurs y sont traditionnellement très opposés. Ils craignent en effet que les syndicalistes leur rendent la vie impossible et qu'ils limitent leur pouvoir. Maarten Hermans: «Historiquement, il n'en allait pas autrement en Europe. Mais après la Deuxième Guerre mondiale et le Pacte social, un compromis a été trouvé entre les employeurs et les syndicats pour ancrer le dialogue social dans notre société. Aux États-Unis, le mouvement ouvrier n'a jamais réussi à faire reconnaître le dialogue social et les entreprises utilisent tous les moyens, qui seraient parfois illégaux en Belgique, pour lutter contre les organisations syndicales.»

Comme le souligne Stan De Spiegelaere, ce phénomène s'appelle l'union busting (la guerre contre les syndicats). Aux États-Unis, il est légal pour un employeur de ne pas adopter une position de neutralité. «Il arrive souvent que des affiches contre les syndicats soient plaquées sur les lieux de travail et dans les toilettes. Les patrons peuvent contraindre leurs employés à assister à des réunions antisyndicales, ils ont également le droit de remplacer les grévistes par des intérimaires. Quand dans notre pays Accent Interim a promis un iPad pour éviter des élections sociales, le scandale a été immédiat.»

Pourquoi maintenant?

On peut se demander pourquoi ces victoires ont lieu actuellement dans ces énormes entreprises. Maarten Hermans distingue plusieurs hypothèses. D'abord, alors que la pandémie faisait rage, certains salariés ont dû travailler en étant peu protégés. Et un certain nombre d'entre eux n'ont plus accepté que leur employeur se préoccupe aussi peu de leur bien-être. «Les syndicats subissent la pression des travailleurs», assure l'expert de la CSC. «Chez nous, ils s'investissent surtout dans le service alors que les Américains sont poussés par leur base pour s'organiser. C'est ce que l'on a vu au mois de mars chez Amazon: le centre de distribution que j'ai évoqué a finalement élu des délégués syndicaux après une campagne lancée par quelques salariés.»

Pénurie de main-d'œuvre

Pour les spécialistes, la pénurie de main-d'œuvre offre une autre explication possible de la vague de victoires que connaissent les syndicats américains. Maarten Hermans souligne que cette pénurie – les États-Unis sont frappés par le phénomène de la Great Resignation – aide les salariés à poser des revendications, individuellement ou collectivement. Un avis que partage Stan De Spiegelaere: «Les entreprises ont besoin de travailleurs et doivent entretenir leur loyauté. Elles doivent dès lors satisfaire certaines de leurs exigences. Dans ce contexte, les salariés ont tout à gagner à se faire représenter par les syndicats. S'y ajoute une vague de grèves au mois d'octobre 2021 qui n'est pas restée sans conséquence.» Enfin, Stan De Spiegelaere voit dans la personne de Joe Biden un acteur essentiel. «Il est très favorable aux syndicats et veut reconstruire une classe moyenne en s'appuyant sur eux. Ceci, alors que les démocrates ont perdu les ouvriers sous Trump. Des entreprises comme Starbucks ne peuvent plus trop s'opposer aux syndicats, sous peine de froisser le président.»

Individualisme

Par nature, les employeurs ne sont pas fanatiques des syndicats. Mais l'histoire de l'Europe et de la Belgique est très différente de celle des USA. Le capitalisme à l'américaine et l'importance de la liberté instituent une tout autre image de l'entrepreneur.

«L'individualisme qui règne aux États-Unis se traduit par une culture dans laquelle l'entrepreneur est un héros qui fait ce qu'il veut», commente Stan De Spiegelaere. «On a parfois ce même sentiment chez nous mais là-bas, il est beaucoup plus puissant. En Belgique, l'entrepreneur a des responsabilités devant la société et la démocratie doit régner dans l'entreprise. Au fond, le patron européen accepte la donne syndicale et se montre neutre face à l'affiliation à un syndicat.»

«Historiquement, les syndicats sont les plus forts en Scandinavie et les plus faibles aux USA», ajoute Maarten Hermans. «La Belgique se situe quelque part entre les deux. À une époque, les syndicats avaient davantage de poids de l'autre côté de l'Atlantique. Mais dans le contexte de la Guerre froide, ils ont été éradiqués de façon agressive. Et une fois expulsés de l'entreprise, il leur était très difficile de se réimposer à cause du cadre légal américain.»

L'implantation des syndicats dans l'entreprise est une autre grande différence entre notre pays et les États-Unis. Maarten Hermans insiste sur les élections sociales: les entreprises qui emploient plus de cinquante personnes sont obligées de les organiser. «Cette obligation crée un dialogue social plus automatique et plus constructif.» En Amérique, cet automatisme n'existe pas. «Un syndicat doit avoir 50% des voix dans chaque filiale pour pouvoir mener un travail syndical au niveau de l'entreprise», explique Stan De Spiegelaere. «Il faut organiser un vote dans chaque succursale. Ce n'est pas la même chose en Belgique. Ainsi, chez Aldi par exemple, on peut négocier avec la direction un accord qui s'appliquera à tous les magasins. Les victoires dont nous parlons sont importantes et ont reçu beaucoup de publicité, mais le nombre de salariés syndiqués progresse lentement.»

Secteurs

La méthode de travail est aussi différente dans notre pays. «Chez nous, nous décidons d'un certain nombre de choses, comme les salaires et les temps de travail, au niveau sectoriel», affirme Stan De Spiegelare. «Au niveau de l'entreprise, on discute de sujets de moindre grande ampleur, moins conflictuels aussi, comme l'organisation du travail. Il en va autrement aux États-Unis, où l'on doit tout négocier au niveau individuel.»

Maarten Hermans estime cependant que l'on peut tirer quelques leçons de la manière d’opérer des Américains. «Là-bas, les syndicats sont obligés de se dépenser sans compter ne fût-ce que pour mettre un pied dans l'entreprise. Il n'en va pas de même chez nous, tant mieux. Mais il est intéressant de voir comment les Américains participent eux-mêmes à la constitution de leur syndicat. Ce travail de la base devrait nous inspirer.» ¶

ID

Maarten Hermans

Fonction

Expert en concertation sociale et en bien-être au travail

CSC

Stan De Spiegelaere

Fonction

Professeur en économie et en gestion

UGent

Les salariés américains aussi veulent des syndicats

En 1977, une enquête montrait qu'un tiers des salariés américains voteraient pour une représentation syndicale dans leur entreprise s'ils en avaient la possibilité. Quand les chercheurs ont posé la même question en 2017, cette proportion était montée à la moitié des travailleurs. Aujourd'hui, ils sont 68% à se déclarer positifs à l'égard des syndicats (enquête Gallup). Maarten Hermans: «Aux États-Unis, les grands obstacles à la syndicalisation sont la stratégie hostile des patrons et la législation. Pas l'attitude de la population.»