Olivier Lambert Olivier Lambert, Directeur général du Cefora
Texte
François Weerts
Image
Wouter Van Vaerenbergh

Le Cefora veut devenir un acteur majeur de la reconstruction des compétences

13 mai 2019
Pour former aux métiers de demain, nous devons changer aujourd'hui
Numérisation. Robotisation. Flexibilité. Responsabilisation. Vieillissement de la population. Le monde du travail subit une mutation profonde, cela n'aura échappé à personne. Quelles sont les chances de survie des employés dans ce nouveau monde? Un organisme comme le Cefora doit veiller précisément à les accompagner dans ces territoires inconnus. Organisme qui, lui-même, doit aussi s'adapter en profondeur. Entretien avec son directeur général, Olivier Lambert.

Quelle est la raison d’être du Cefora?
Olivier Lambert: «Notre mission fondamentale est de former les employés de la commission paritaire 200 aux métiers de demain. La formation est un enjeu essentiel du dialogue social: les organisations syndicales et les représentants des employeurs qui ont présidé à notre fondation en sont très conscients. Cet enjeu est devenu encore plus crucial à cause des changements radicaux que traverse le monde du travail.»

Comment ces transformations se traduisent-elles concrètement?
Olivier Lambert: «Je prendrai un exemple. Agoria a réalisé une étude sur la numérisation des métiers. Bonne nouvelle: pour un emploi détruit par l'automatisation, 3,7 devraient être créés. Problème: ce mouvement va réclamer une opération de formation de grande ampleur. Il faudra réorienter radicalement ceux qui auront perdu leur travail. Et en même temps, apprendre aux travailleurs de nouvelles compétences pour qu'ils puissent continuer à exercer leur métier dans le contexte de la transformation numérique. C'est précisément ici que nous devons devenir un acteur majeur de cette reconstruction. Ces bouleversements nous imposent de revoir de fond en comble notre politique formatrice tout en procédant à une réorganisation interne complète.»

Numerisation a marche forcee

Tous les métiers de la commission partiaire 200 subissent-ils les mêmes chocs?
Olivier Lambert: «Globalement, oui. Parmi les employés qui sont de notre ressort, on compte ceux de la construction. Des métiers touchés, bien sûr, par les pénuries, analogues à celles qui frappent les fonctions d'ouvrier. Mais pour des fonctions comme celle de chef de chantier, la numérisation s'effectue à marches forcées, avec le Building Information Management (BIM). Nous avons d’ailleurs plusieurs dizaines de formations qui s'attachent à cette thématique. De nombreux autres secteurs sont concernés. Prenez les agents de centres d'appel. La compétition internationale leur envoie de rudes coups. Et l'émergence des chatbots les concurrence directement, en tout cas pour certaines tâches. Parmi les 55.000 entreprises membres de la CP 200, beaucoup emploient des comptables. Or, cette profession subit une mutation profonde: de nombreuses tâches seront massivement automatisées. Nous devons donc les préparer à s'adapter aux évolutions de leur profession ou carrément, leur apprendre un nouveau métier.»

Reinvestir dans son identite

Quelles sont les implications de ces évolutions sur la centaine de salariés du Cefora?
Olivier Lambert: «Nous avons mené une réflexion collective sur notre vision, notre mission et notre stratégie. Il était temps de réinvestir dans notre identité. Nous devons prendre conscience de ce que nous sommes et de notre raison d'être. Premier résultat? Nous avons décidé que l'une de nos priorités était de nous focaliser sur nos clients. Dans le monde économique, cette approche est devenue banale. Presque un poncif. Mais ce n'était pas notre préoccupation majeure dans le passé. Notre catalogue de formations est riche mais il ne s'est pas nécessairement constitué en fonction des besoins des entreprises. Nous devons mieux écouter nos clients. Et par clients, nous entendons à la fois les employeurs et les employés. En cohérence avec cette nouvelle approche, nous avons développé une politique du marketing que nous voulons professionnaliser. Nous venons d'ailleurs d'engager un spécialiste en la matière. Bien sûr, il peut paraître étrange pour une organisation comme le Cefora de s'engager dans des opérations purement commerciales. Après tout, nos services sont préfinancés par les cotisations des entreprises et des employés et donc, nos formations sont gratuites. Mais je pense que c'est un élément essentiel de notre transformation culturelle.»

Vous parlez de transformation culturelle. Qu'en est-il en réalité?
Olivier Lambert: «Nous devons changer notre manière de travailler. Et pour y parvenir, nous devons mettre en place une organisation RH moderne et inspirante. Fort logiquement, nos priorités dans ce domaine s'articulent autour de l'agilité, du développement de l'autonomie individuelle et de la responsabilisation. En réalité, nous venons d'une organisation plutôt pyramidale qui, précisément, souffrait d'un déficit de confiance, de responsabilité, d'autonomie. Et, plus grave, d'une perte de sens. Notre structure était aussi relativement cloisonnée. Bref, l'une des priorités a été de restaurer un climat de confiance et de promouvoir une forme de bien-être parmi le personnel. Notre déménagement au mois de septembre nous permettra de franchir une étape décisive dans cette voie. Nous nous installerons en effet des locaux qui seront aménagés selon les principes du nouveau monde du travail, sans bureaux individuels, avec des espaces partagés, etc. Bref, l'évolution de notre culture est un enjeu important.»

Laboratoire rh

Quel est l’état d’esprit que vous adoptez pour réaliser cette transformation?
Olivier Lambert: «Nous nous sommes donné le droit d'expérimenter des pratiques RH innovantes. Ainsi, depuis l'été 2018, nous avons institué un comité de pilotage composé de quatre responsables transversaux et de moi-même. Notre espoir est de parvenir à casser les silos et d'harmoniser notre fonctionnement. Nous nous sentons comme dans un laboratoire: nous testons telle ou telle forme d'organisation et si cela fonctionne, tant mieux. Dans le cas contraire, nous changerons notre fusil d'épaule.»

Ces transformations modifient-elles aussi votre portefeuille de formations?
Olivier Lambert: «Nous avons environ 900 formations en catalogue. C'est trop. Nous voulons réduire notre portefeuille pour conserver uniquement celles qui ont un vrai impact sur nos clients. Nous continuerons à proposer une offre transversale, des cours de langue, de bureautique et de développement personnel notamment. Nous allons recentrer certaines formations sur les métiers en pleine évolution, comme les ressources humaines, les comptables, les assistants administratifs… Notre troisième axe concerne des secteurs, comme la construction et les systèmes de Building information management. Notre catalogue doit être plus transparent, plus intelligible. Dans le même temps, nous devons veiller à ne pas léser nos formateurs, généralement des indépendants. L'exercice est délicat mais nous voulons en réalité renforcer notre partenariat avec ces trois cents professionnels qui accompagnent les salariés au jour le jour.»

Formations et numerisation

Les méthodes de formation bénéficient elles-mêmes des nouvelles technologies. Qu'en est-il au Cefora?
Olivier Lambert: «L'innovation touche aussi notre métier. Nous sommes la plus grande organisation privée de formation de Belgique, hors Forem et Actiris qui sont publics. Nous nous devons d'être à la pointe de l'innovation numérique. Qu'est-ce que cela signifie pour nous? Le modèle classique de la table en U avec douze participants et un formateur est-il condamné? Je ne le pense pas. La formation présentielle reste pour nous fondamentale. Mais il faut augmenter l'impact de la formation reçue, avant, pendant et après. Et là, les nouvelles technologies se révèlent précieuses. Nous mettons en place une plateforme numérique spécialisée, qui favorisera la collaboration grâce aux outils informatiques. Nous présenterons des tutoriaux, des vidéos, des rappels… Nous pourrons aussi proposer des formations complémentaires en fonction des modules que vous avez déjà suivis.»

Vous vous dirigez donc vers un Learning Management System?
Olivier Lambert: «Il est clair que notre plan d'investissement prévoit de revoir de fond en comble notre environnement informatique. Ainsi, nos premiers projets de formation numérique sont déjà opérationnels. Nous ouvrirons aussi en 2020 un portail interactif de Learning Management System auquel chaque employé aura accès. Il pourra y découvrir nos formations et entrer en communication avec les formateurs et les autres participants sur le mode des médias sociaux. Cette transformation numérique profitera aussi aux entreprises: l'automatisation des tâches administratives qui entourent les formations permettra d'alléger considérablement leur charge de travail.»

Quelles sont vos priorités immédiates?
Olivier Lambert: «Notre devise, c'est de choisir de faire ce que nous faisons bien. Nous voulons donc resserrer nos priorités et ne plus partir dans tous les sens. Dans quel objectif? Augmenter notre impact. Nous pensons en effet qu'avec le même budget, nous pouvons avoir encore plus d'impact. C'est une responsabilité sociétale et budgétaire par rapport à ceux qui nous financent.»

Un modèle de la concertation belge

Le Cefora n'est pas un organisme de formation comme les autres. Financé par les employeurs et les employés dépendant de la commission paritaire 200, il est l'émanation directe du dialogue social à la belge. Les partenaires sociaux l'ont créé en 1990 parce qu'ils étaient convaincus de la nécessité de former les 440.000 salariés de ces 55.000 entreprises.
Les partenaires sociaux ont voulu mettre la question de la formation au cœur du dialogue social. «Le constat que font toutes ces parties est identique: il est crucial de préparer les employés au monde du travail de demain. C'est dans l'intérêt de tous, entreprises comme travailleurs», souligne Olivier Lambert.
Bien sûr, les évolutions du paysage politique restent incertaines. Nul ne peut prédire que le modèle belgo-belge subsistera encore dans un quart de siècle. Signalons que cette ASBL de droit privé est une institution entièrement bilingue.

800.000 heures de formation

Le Cefora a donné 800.000 heures de formation à 65.000 salariés. De plus, 2.400 demandeurs d'emploi envoyé par les organismes de placement publics ont suivi une formation. Avec un taux d'emploi de 75% pour ceux qui ont achevé le cycle de cours. Le budget annuel du Cefora s'élève à 45 millions d'euros. Les cotisations des entreprises représentent 0,23% de leur masse salariale. Est-ce assez? La balle est dans le camp des partenaires sociaux qui vont se pencher sur le renouvellement de la convention collective qui doit avoir lieu en 2020.