Travail et économie: demain, tout ira mieux
Texte
François Weerts

Travail et économie: demain, tout ira mieux

1 mars 2020
L'entreprise-tableur a rendu le travail invisible
Le sens au travail est devenu une question fondamentale, douloureuse même. Est-ce le signe d'un coup de blues généralisé? Serait-on face à un problème générationnel, les jeunes cherchant plus que leurs aînés ce sens insaisissable? Pour Pierre-Yves Gomez, professeur de l’École de management de Lyon, ce qui est en cause, c’est le capitalisme spéculatif.

Le sens au travail est devenu une question fondamentale, douloureuse même. Est-ce le signe d'un coup de blues généralisé? Serait-on face à un problème générationnel, les jeunes cherchant plus que leurs aînés ce sens insaisissable? Pour Pierre-Yves Gomez, professeur de l’École de management de Lyon, ce qui est en cause, c’est le capitalisme spéculatif.

Pourquoi se pose-t-on aujourd’hui la question du sens du travail avec autant de force, et souvent une grande souffrance? Cette interrogation est au coeur du nouveau livre de Pierre-Yves Gomez, L’esprit malin du capitalisme. «Les conditions de production économiques ont radicalement changé», explique-t-il. «Et la question qui, à mes yeux, se pose ne se limite pas au sens du travail lui-même mais à celui de toute l'économie.» Le professeur lyonnais résume son approche d'une phrase: nous sommes passés du capitalisme accumulatif (il faut dégager des bénéfices pour pouvoir les réinvestir) à un capitalisme spéculatif (qui repose sur les promesses de l'avenir). «On ne peut raisonner sur le sens du travail sans comprendre cette évolution radicale. Il faut réinterpréter cette question dans ce cadre: nous sommes embarqués dans un capitalisme qui, en lui-même, pose la question du sens.» Pierre-Yves Gomez insiste sur un point: c'est un constat qu'il fait, il ne porte pas de jugement moral ou politique.

Un peu d'histoire

Pierre-Yves Gomez date précisément la naissance de ce «capitalisme spéculatif». En 1974, Gerald Ford, le président américain qui vient de succéder à Richard Nixon, signe la loi Erisa. Ce texte stipulait que les caisses de retraite des entreprises devenaient des organismes financiers autonomes. Il leur imposait aussi de diversifier leurs placements. Il faut savoir qu’alors, l’essentiel des cotisations des salariés américains était placé dans le capital de l’entreprise qui les employait. Premier problème: que se passait-il en cas de faillite? Deuxième souci: l’entreprise serait-elle capable de soutenir une croissance suffisante pour continuer à verser des rentes intéressantes à ses pensionnés? «Pour mieux préserver les droits des retraités, la majeure partie de ces fonds ont été confiés à la Bourse», continue Pierre-Yves Gomez. «Des quantités énormes de liquidités sont arrivées sur le marché et de nouveaux acteurs ont émergé pour profiter de cette aubaine.»

Tesla, le meilleur est toujours à venir

Première conséquence immédiate: le travail (la production) a été déconnecté de l'épargne (les pensions). Deuxième résultat à plus long terme: la mise en place d'une logique spéculative. «Auparavant, l'entreprise s'endettait pour investir», explique le professeur. «L’investissement permettait de réaliser un profit qu'elle utilisait pour réemprunter ou qu'elle réinvestissait pour augmenter le profit, etc. Ce capitalisme était basé sur l'accumulation.»

Mais les fonds de pension ont transformé ce mécanisme. «Comme il y a trop d'argent, il est devenu impossible de faire des bénéfices qui soient en rapport avec cette masse de liquidités. Il ne reste qu’une solution: survaloriser le capital.» Ce n'est donc plus le profit qui augmente le capital par le jeu des réinvestissements. Pierre-Yves Gomez prend l'exemple du marché immobilier. Le prix du mètre carré est d'un certain montant aujourd'hui, on en couvre l'achat par un emprunt. Et si l'on fait le pari que ce prix du mètre carré va augmenter considérablement, la dette s'effacera automatiquement, tellement le bénéfice à la revente sera considérable.

«La logique de notre système actuel est toujours basée sur des promesses. Notre avenir sera si riche que nous n'avons pas à nous soucier des dettes qui s'accumulent: elles seront effacées par les performances du futur.» C’est, selon le professeur, l’explication du phénomène Tesla. La société californienne produit 30.000 voitures contre 6 millions pour Renault. Or, Tesla pèse la moitié de la valeur boursière de Renault. Sans avoir encore fourni le moindre bénéfice.

L’entreprise-tableur

Au-delà de ce rappel historique, Pierre-Yves Gomez détaille plusieurs conséquences sur les entreprises aujourd'hui. «La première, c'est la financiarisation de l'économie. Il s'agit désormais de créer de la valeur pour l'actionnaire, il faut survaloriser le capital de l'entreprise. On en arrive ensuite à la formation d'oligopoles constitués d'entreprises géantes. Enfin, on assiste à une course à l'innovation alimentée par ce jeu spéculatif: ici, c'est la promesse d'une telle disruption qu’elle va changer le monde et survaloriser l'investissement.»

Dans ce contexte, et c'est là l'un des effets les plus forts sur le travail, on assiste à une avalanche de ratios, de rapports, de calculs… «Il faut en effet prouver aux investisseurs que la promesse va être tenue. Le travail n'est plus considéré qu'au travers de ces chiffres. Il est rendu invisible par un maquis d'écrans de contrôle et de ratios qui le réduisent à un résultat comptable. Seuls les résultats comptent dans ces organisations qui sont devenues des entreprises-tableurs.» Le travail invisible, c'est le titre d’un précédent ouvrage du professeur (2013).

Ces entreprises-tableurs font évoluer les mentalités. «On assiste à une explosion des notations et des classements, même dans notre vie de consommateurs privés.» Le travail est affecté dans sa nature même. «Nous cherchons à travailler en dehors de l'entreprise. Nous sommes tous devenus de microcapitalistes et notre devoir est de valoriser au mieux notre capital. Jusqu'à louer la place de parking que nous avons devant chez nous. Ou notre chambre d’amis.» En parallèle, les clients doivent eux-mêmes effectuer une partie du travail: c’est le cas dans nos relations avec les banques.

L'entreprise-tablette

Ce capitalisme spéculatif a indéniablement créé de la croissance. Du moins jusqu'en 2008. «La survaleur du capital s'est alors effondrée», continue Pierre-Yves Gomez. «Les États ont compensé en injectant d'énormes quantités de liquidité. Mais cela n’a pas suffi. Du coup, il fallait un relais de croyance. Ce relais, c'est la numérisation.»

C'est la grande promesse du moment: grâce à l'électronique, le monde va être bouleversé. La disruption disloque le vieux monde. «L'expansion de cette numérisation s'accompagne d'une explosion des espaces et des temps de travail. Le travail doit être agile, fluide, transparent. Et on multiplie les open spaces, le télétravail se généralise, de même que la mobilité professionnelle. Au fond, l'entreprise-tableur est devenue l'entreprise-tablette. Les chiffres et les ratios ne disparaissent pas, ils s'inscrivent désormais dans une culture de start-up.»

Le numérique ouvre d’ailleurs des champs de promesses infinis: l’intelligence artificielle, les big datas, les voitures autonomes… «Même la lutte contre le changement climatique ouvre des perspectives spéculatives aux entreprises.»

Comment rendre du sens au travail?

Quelles sont les conséquences sur les mentalités? «Il y a d'abord un affaiblissement du collectif, de l’action commune, du travail en équipe. En corollaire, l'individualisme et le narcissisme augmentent: je devient la mesure! Et les communautés ne sont plus qu'émotionnelles. Une crise survient? Tout le monde s'étreint, s'embrasse, la mobilisation est à court terme. C'est l'émotion qui fait la solidarité.» Et dans ce contexte, dans le cadre de ces mutations économiques, le sens du travail est une valeur devenue fuyante. «Il faudrait répondre à trois questions: à quoi ça sert, à quoi je sers? Comment retrouver une stabilité et une durabilité pour s'opposer à cette course en avant vers le toujours plus? Comment recréer des liens de solidarité pour lutter contre l'angoisse produite par le capitalisme spéculatif?» ¶

L’esprit malin du capitalisme, Pierre-Yves Gomez. Éditions Desclée De Brouwer, Paris, 2019. Ce livre a été présenté lors du 15e LSM HR Day, à la fin de l'année dernière à Louvain-la-Neuve.

ID

Pierre-Yves Gomez

Fonction: professeur de l’École de management de Lyon (Emlyon)