Texte
Liliane Fanello

À l'école des délégués syndicaux

1 mai 2020
Pont-à-Lesse, un lundi de novembre. Une vingtaine de délégués FGTB Métallos – il paraît que ce sont les plus pugnaces – issus des quatre coins de Wallonie et de Bruxelles se retrouvent près de Dinant pour la toute dernière semaine de formation syndicale. Ils étaient environ quatre-vingts au départ de ce parcours qui a duré un peu plus de quatre ans. Entre-temps, certains ont changé d’entreprise, de secteur, de statut, ou tout simplement d’avis…

Pont-à-Lesse, un lundi de novembre. Une vingtaine de délégués FGTB Métallos – il paraît que ce sont les plus pugnaces – issus des quatre coins de Wallonie et de Bruxelles se retrouvent près de Dinant pour la toute dernière semaine de formation syndicale. Ils étaient environ quatre-vingts au départ de ce parcours qui a duré un peu plus de quatre ans. Entre-temps, certains ont changé d’entreprise, de secteur, de statut, ou tout simplement d’avis…

Aujourd’hui démarre la P9, point d’orgue de cette formation organisée par la MWB (la centrale métallurgiste Wallonie-Bruxelles de la FGTB), et destinée à «rendre les délégués syndicaux acteurs de leur vie en leur donnant une vision du monde», confie Géry Jacquet, conseiller formation MWB. Ce programme, il l'a conçu avec ses collègues Thierry Lecocq et Patrick Michaux.
La P9 constitue la synthèse de tout ce qui a été appris. Une mise en situation où toute ressemblance avec des situations existantes n’est pas le fruit du hasard: «La SA Blickx, société florissante du métal, présente un nouveau plan de réorganisation.» Pour les besoins de l’exercice, des délégués expérimentés se sont réparti les rôles: l’administrateur délégué, son fils et futur successeur, une DRH, le président du CPPT et son adjoint, un conseiller en prévention, un permanent syndical… Le plan d’entreprise a été baptisé «Une autre chance pour l’avenir.»

De gros efforts

«Nous avons été convoqués aux États-Unis par nos actionnaires. Blicks n’est plus adaptée au marché actuel. Notre fonctionnement est trop lourd, notamment face aux concurrents asiatiques. Nous allons devoir faire de gros efforts…» Un PowerPoint déroule les défis et la stratégie: diminutions de coûts à tous les niveaux, utilisation rationnelle du personnel, nouvelle politique des accidents de travail… Quatre mots-clés encadrent le tout: externalisation, changement, renforcement, restructuration. Bref, du déjà-vu pour les participants. Ce jeu de rôle a occupé les délégués deux jours durant, rythmé par des rebondissements, des manœuvres d’ego et de pouvoir, des déceptions et coups de gueule, et puis l’enchaînement des réunions, en délégation syndicale, au Conseil d’entreprise, au CPPT, en assemblée plénière… Puis une fin de partie annoncée dans un silence lourd par l’actionnaire américain en personne: le licenciement de tous les travailleurs du site belge. «Le porte-parole de la délégation syndicale est déçu, car le refus en bloc du plan d’entreprise n’était pas sa position», commente l’un d’eux. «On aurait dû négocier! Mais quand tu es délégué, tu ne dois pas oublier que tu ne défends pas ta propre position, mais celle des gens que tu représentes.» L’issue de cet exercice n’est cependant pas toujours aussi dramatique, d’après ce que nous en disent les animateurs…

Le tu ou le vous

Mais cette mise en situation est riche d’enseignements sur l’état d’esprit de ceux qui sont au front syndical. Et sur leur quotidien de délégués, où les clichés, la lâcheté, l’opportunisme, le mépris et la division côtoient le courage, la solidarité et l’engagement.
«Soyez attentifs, ça vous changera», «Ah vous avez pris des notes, c’est rare!» L’animateur incarnant l’adjoint du CEO affirme s’inspirer de managers de son entreprise. «Selon le tu ou le vous, le rapport de force n’est pas le même», analyse un autre participant. «Quand nous ne sommes pas d’accord avec le représentant de la direction, nous utilisons le vous, sinon on se tutoie.»

Emanciper

Cette formation dure quatorze semaines en tout, étalées sur quatre à cinq ans. Elle alterne bases politiques, idéologiques et techniques. «C’est la plus longue et la plus solide de ce genre. Elle est même reconnue à l’étranger», souligne Géry Jacquet. «Nous abordons entre autres la problématique du conditionnement, des médias et de la communication, l’histoire du mouvement ouvrier, l’approche marxiste et les lois de la dialectique, l’évolution du capitalisme à partir du 15e siècle et les nouvelles formes d’organisation du travail, l’économe politique, l’Europe et la mondialisation, la sécurité sociale…» Un des animateurs l'affirme: «Nous sommes là avant tout pour les émanciper, leur donner des outils pour qu’ils reprennent leur pouvoir en main, pas pour leur donner des conseils.» Ce que confirment de nombreux délégués: «Cette formation nous a surtout apporté des armes, des connaissances pour défendre les ouvriers. Nous savons mieux où aller chercher des infos. Et sur le plan personnel, nous avons plus confiance et plus de crédit vis-à-vis du patronat, mais aussi vis-à-vis des autres ouvriers.» Géry Jacquet et Patrick Michaux expliquent qu’au début de ce parcours de formation, «les employeurs voient celui-ci plutôt d’un bon œil. Mais après quelques semaines, plus tellement, car les délégués commencent à poser des questions qui dérangent.»

Le temps mort est mort

À mi-parcours, la P5, à laquelle nous avons également pu assister, aborde en particulier la question de la flexibilité et des nouvelles formes d’organisation du travail, et de leurs traductions dans le quotidien des travailleurs. «Quand on discute avec les délégués, ils nous parlent du nombre croissant de gens qui n’en peuvent plus car ils sont sous tension tout le temps», constate Géry Jacquet. «Toute la chaîne est par exemple optimalisée de manière à supprimer tous les temps morts, or c’était ces temps-là qui permettaient une pause musculaire, notamment.» «Les travailleurs sont dans des situations de stress pendant huit heures», évoque un délégué d’une entreprise bruxelloise. «Mais le stress et le burn-out sont envisagés comme un problème individuel et gérés de façon individuelle, sans remise en question de l’organisation du travail.» Un autre raconte: «On nous demande de nous occuper de plusieurs machines en même temps, si bien qu’on passe son temps à appuyer sur des boutons verts. Ou alors pendant les deux minutes où la pièce se fait, on doit frotter la machine pour qu’elle brille. Nous n’avons plus le temps de remplir nos rapports ni de contrôler les pièces. Le temps mort est mort.»

Vigilance partagee

La mise en concurrence entre travailleurs, autre sujet de discussions animées… Un ancien délégué raconte que dans son entreprise, «on a licencié quatre cents personnes, puis on a à nouveau fait appel aux mêmes, mais en contrats intérimaires.» Un autre témoigne: «Les anciens ont un contrat de travail avec une prime de pause alors que les nouveaux n’auront plus cette prime. Je ne trouve pas ça juste. J’ai demandé aux ouvriers qu’on fasse quelque chose, au moins aller trouver la direction. Mais tout le monde n’a pas suivi. Les intérimaires ont peur, d’autres, ça leur est égal.» Un autre raconte que pour mettre fin à un arrêt de travail, les ingénieurs ont appelé les ouvriers un à un pour leur faire un «cadeau d’horaire», et ainsi casser toute volonté de manifester un quelconque mécontentement. «Chez nous, on parle de vigilance partagée», explique un autre participant. «Si par exemple je m’arrête deux minutes pour me reposer, mon collègue me prend en photo pour la montrer au chef. On dit aux gens: de toute façon, si ce n’est pas toi, ce sera un autre.» Pour appuyer ces propos, quelqu’un sort l’Administrative Policy de son entreprise: «Tout salarié est responsable du signalement de toute violation réelle ou potentielle à la direction ou au service juridique.»

Solitude

Parmi les nombreuses confidences récoltées tout au long de cette immersion, une forme de détresse apparaît, surtout face «au manque de soutien des certaines instances syndicales et au manque de conscience politique des travailleurs.» Un délégué décrit le climat dans son entreprise à l’approche des élections sociales: «Chez nous, la délégation a démissionné l’hiver dernier. Elle trouvait que c’était trop difficile à gérer. C’est donc un peu chacun pour soi en ce moment. Des tensions et des clans se dessinent petit à petit, et certains intérêts privés passent au-dessus des intérêts collectifs. Et ceux qui nous critiquent, ce sont les collègues eux-mêmes. Je me demande donc si j’ai envie de mettre les doigts là-dedans et de me représenter…» En écho à son découragement, un autre répond: «La confiance, ça se construit petit à petit et le mandat ne suffit pas. Quand tu es délégué, si tu fais bien les choses, c’est normal, et dès que tu fais mal une chose, tu te fais lyncher.»
Mais les animateurs sont là pour les secouer: «À un moment donné, il faut des gens qui acceptent de prendre des risques. Nous ne sommes pas là pour avoir des récompenses et des mercis, mais pour travailler et faire avancer le monde du travail! Commencez déjà par faire respecter la loi, et vous allez voir que ça va changer votre vie. Rester au bord de la route ne va rien changer, et vous en prendrez de toute façon plein la figure!»

Le parcours du mouton

Le «manque de conscience politique des travailleurs», et surtout des jeunes générations, constitue une grande difficulté. «Chez nous, aucun jeune n’est syndiqué. Personne n’est prêt à bouger ou à faire la grève.» «Pourquoi à votre avis?», enchaîne un animateur. «D’abord parce qu’on est en train d’idéaliser de plus en plus l’entreprise comme un monde de bisounours. Ensuite parce que la réponse syndicale n’est plus adaptée. Tout le monde se plaint, mais rien n’est mis en place. C’est pour ça que les jeunes n’y croient pas et se tournent vers d’autres mouvements.» La formation le répète en long et en large: derrière la plupart des victoires syndicales, il y a la création d’un rapport de force. Mais avec quelles armes? Clairement, les mots grève et manif» sont devenus tabous par les temps qui courent… «J’avoue ne plus aller aux manifs car si c’est juste pour marcher deux heures entre la Gare du Nord et la Gare du Midi, je ne vois pas à quoi ça sert», nous confie un délégué. Un autre explique que dans son entreprise, «les employés ne sont pas intéressés de s’affilier au syndicat ni de faire grève. Ils ont même reçu un ordinateur portable pour pouvoir travailler à la maison quand il y a grève.» Un autre confirme: «Souvent chez nous, quand on va manifester, les autres nous disent qu’on part faire le parcours du mouton.»

Fracture

Parmi les réponses à apporter, plusieurs délégués soulignent la nécessité d’une «profonde remise en question de la communication syndicale.» «Nous faisons des campagnes de communication qui ne servent à rien. C’est une élite qui communique. Elle ne vulgarise pas assez son discours, si bien qu’il y a une perte de crédibilité des instances syndicales, et cela se sent sur le terrain. Pourtant la lutte est toujours d’actualité car nous continuons tous d’être exploités. Adoucir notre discours et notre lutte n’est pas une bonne chose. Une fracture se fait entre la FGTB et ses militants. En termes de communication, on devrait être beaucoup plus réactifs, adapter nos outils, et parler aux jeunes avec des trucs de jeunes», commente l’un d’eux. Et surtout communiquer sur les succès, parce que des victoires, il y en a!

Donner des alternatives 

«Pourquoi je continue à y croire? Je me considère comme un battant. Je reçois des coups et j’ai parfois un genou à terre. Mais si on baisse les bras, des coups, on va de toute façon en prendre. La pression qui est mise sur les travailleurs est terrible. J’ai toujours du mal à comprendre l’hostilité du grand public face à nos combats. Aujourd’hui, les travailleurs sont abrutis par la charge de travail. Au quotidien, ils ne pensent plus qu’à survivre. La réponse syndicale n’est plus adaptée. Or il faut leur donner des alternatives et les sensibiliser à celles-ci, pour leur donner la force de sortir de ce ghetto du travail.»

M.B., Kone Ascenseurs

Tant qu’il y aura des garde-fous…

«Je me suis engagé car j’ai toujours été contre l’injustice. Je me vois un peu comme un garde-fou qui sert à faire respecter des lois, des règles et des convictions. Le plus difficile comme délégué syndical aujourd’hui, ce n’est pas de dialoguer avec le patron, mais de redonner confiance aux travailleurs en la délégation. Surtout auprès de la jeune génération, qui pense qu’elle va se défendre elle-même.» 

A.V., TVH

Contre la mise en concurrence des travailleurs

«C’est dommage que les syndicats soient mal vus dans la société. Je me dis que si les gens s’intéressaient un peu à ce que nous faisons, ils changeraient d’avis. Il n’est pas logique que l’on soit toujours en concurrence entre travailleurs, alors qu’on se bat tous pour nourrir nos familles. Chez nous, il y a de moins en moins d’ouvriers et de plus en plus d’employés. Les rapports sont bons avec certains employés, mais avec d’autres, il n’y a jamais aucun rapport. Je le regrette, car ensemble on pourrait créer un autre rapport de force.»

S.G., BWM Bruxelles

Faire respecter les règles

«Ce qui me motive à me présenter? C’est le fait d’avoir les renseignements sur la société et de pouvoir réagir quand il y a un problème. Mon entreprise a beaucoup changé depuis que je suis ici. On a par exemple défini des temps de travail par tâche et chaque année, ces temps diminuent, au point qu’il devient impossible de faire les choses correctement dans les temps demandés. Chez nous, pas mal de jeunes s’engagent dans le syndicat. Nous ne sommes pas là pour bloquer l’entreprise ni pour l’empêcher de faire des bénéfices. Mais nous nous battons pour que le travail soit fait de manière convenable.»

I .A.Schindler

Lutter contre les divisions

«Pour moi, la plus grande difficulté est de conscientiser les jeunes, car ils ont une conscience plutôt patronale. C’est dû aux médias et au fait que l'on n'enseigne plus les luttes ouvrières. Ils acceptent tout car ils ont peur de perdre leur travail. Ce qui entraîne une concurrence entre les équipes et les travailleurs. Mais je reste motivé, et mon rôle est d’aider les travailleurs à rester soudés, et de lutter contre cette concurrence qui n’a qu’un but, nous diviser.»

P.D., Audi Forest

Porter la voix de ceux qu’on n’entend pas

«Personnellement, ma première motivation en tant que délégué est de porter la parole des personnes qui n’ont pas de voix ou n’osent pas dire ce qu’elles pensent. Le plus difficile, c’est le manque de solidarité entre les gens. Ils sont dans leur routine et occupés à essayer de boucler leurs fins de mois. Ils sont plus préoccupés par ce qu’ils ont dans leur poche aujourd’hui que par ce qu’ils auront dans dix ans. À mon niveau, j’essaye de les conscientiser sur le fait que ce qu’ils risquent de perdre à long terme est bien plus important que les 50 euros qu’ils n'auront pas s’ils ne travaillent pas un jour.»

J. T., VD Cabling

Pas que des combats d’argent!

«Il est faux de croire que notre combat concerne uniquement des augmentations salariales. À la FN, pendant plusieurs années, nous avons mené par exemple des actions pour dénoncer des dérives de qualité et de fonctionnement. Pour l’instant, nous négocions l’harmonisation des statuts. Je m’investis par conviction personnelle. Pour moi c’est un honneur et une responsabilité, surtout dans une usine comme la nôtre, chargée d’une histoire syndicale forte. Neuf fois sur dix, mon travail est d’informer les délégués. Et je veux que les infos circulent dans les ateliers, car si on veut mobiliser les gens, il faut qu’ils soient informés.»