Wim Adriaens Wim Adriaens
Texte
Melanie De Vrieze
Image
Wouter van Vaerenbergh

Chaque talent compte

1 juillet 2020
Je recommande aux employeurs de ne pas lancer trop vite une vague de licenciements. La pénurie n’est pas finie.
Wim Adriaens, le patron du VDAB, le service public flamand de placement, revient sur un premier semestre bousculé. D'abord, l'organisme a élargi ses compétences et ne se limite plus aux demandeurs d'emploi. Et pour couronner le tout, la crise du coronavirus est venue s'en mêler…

 Wim Adriaens, le patron du VDAB, le service public flamand de placement, revient sur un premier semestre bousculé. D'abord, l'organisme a élargi ses compétences et ne se limite plus aux demandeurs d'emploi. Et pour couronner le tout, la crise du coronavirus est venue s'en mêler…

En prenant ses fonctions d'administrateur délégué du VDAB il y a un an, Wim Adriaens est sorti de sa zone de confort. Alors qu'il dirigeait une petite équipe dans les coulisses, il apparaît désormais en pleine lumière, à la tête d'une organisation qui emploie plus de cinq mille personnes.

Quelle orientation voulez-vous donner au VDAB?

Wim Adriaens: «Beaucoup de choses ont changé en peu de temps dans notre organisation. J'ai succédé à Fons Leroy au poste de CEO et le gouvernement flamand a élargi notre champ d'action. J'ai utilisé les premiers mois pour préparer, avec mon équipe de direction, une nouvelle vision: le travail crée la prospérité, mais il rend aussi les individus heureux, les structure, leur donne de la dignité, leur permet de s'engager. Nous avons défini notre mission en nous appuyant sur cette vision. Chaque talent compte: tout le monde mérite une place dans le marché du travail. Nous voulons donc offrir des perspectives de carrière à tous les citoyens. Les demandeurs d'emploi ne sont plus les seuls à pouvoir s'adresser à nous: les salariés qui envisagent une réorientation ou qui se posent des questions sur leur situation dans le marché peuvent nous contacter. Nous intervenons donc tout au long de la carrière professionnelle. Enfin, nous voulons aider les employeurs à trouver les renforts dont ils ont besoin. Avant la crise du coronavirus, la pénurie était criante. Une pénurie qui dépendait du regard que nous portons sur le marché du travail. De nombreuses personnes cherchent un job, veulent être actives. Nous considérons que cela fait partie de notre mission: nous devons apprendre aux employeurs à détecter les talents disponibles. Nous voulons tenter de leur donner une visibilité en ne nous limitant plus aux diplômes et à l'expérience mais en tenant compte aussi des compétences, des motivations, des centres d'intérêt et des valeurs des individus. En résumé, nous voulons que chaque talent puisse travailler, tous ceux qui le peuvent et qui le veulent. C'est un défi extraordinaire parce que nous affrontons actuellement le plus gros choc qu'a subi le marché du travail depuis une décennie. À court terme, le contexte a radicalement changé mais notre ambition reste intacte.»

Quel sera l'impact de la pandémie sur l'emploi?

Wim Adriaens: «Je crains qu'il ne soit considérable, mais la situation sera contrastée. Une certitude: nous observons une hausse brutale du nombre de demandeurs d'emploi. Les intérimaires sont les premières victimes d'une telle crise. On compte également énormément de chômeurs temporaires, plus d'un million à la fin du mois d'avril. Dans les entreprises qui ont été contraintes d'arrêter temporairement leurs activités, il faudra voir combien de personnes pourront recommencer à travailler et combien perdront leur emploi. De l'autre côté, le nombre d'offres a sérieusement chuté, d'environ la moitié, mais tout n'est pas à l'arrêt. Les activités saisonnières et l'agriculture continuent à chercher de la main-d'œuvre. J'ai le sentiment d'être en face d'un verre à moitié vide. J'espère que les mesures d'accompagnement des différents gouvernements parviendront à maintenir à flot la plupart des entreprises pour éviter une recrudescence des faillites dans les prochains mois. Je recommande aux employeurs de ne pas lancer trop vite une vague de licenciements. En effet, dans les prochaines années, la population active va diminuer. Il y aura donc très vite une pénurie de certains profils. Tout le monde sait que chercher le bon candidat coûte du temps, de l'argent et des efforts. D'où mon appel à réfléchir à deux, voire à trois fois avant de licencier des travailleurs.»

Pensez-vous que certaines entreprises ont abusé du chômage technique?

Wim Adriaens: «C'est une compétence fédérale, les organismes régionaux comme le nôtre n'ont pas de vision sur ce phénomène. Mais les chiffres de la fin du mois d'avril révèlent que parmi les 330.000 sociétés qui ont utilisé ce système, 174 étaient soumises à une investigation. C'est mieux que ce que l'on pouvait espérer. Les entreprises veulent redémarrer rapidement et consentir tous les efforts nécessaires pour le faire de bonnes conditions de sécurité. Je ne peux que m'en réjouir. Chaque crise donne aussi la chance aux entrepreneurs de faire la différence en montrant leur flexibilité.»

Dans ce contexte, quelles devraient être les priorités de la GRH?

Wim Adriaens: «Pour les spécialistes des ressources humaines, cette période est difficile mais passionnante aussi. Les principes fondamentaux reviennent à l'avant-plan: la sécurité et le bien-être sont des priorités absolues pour les organisations. Au sein du VDAB, nous avons commencé très vite à réfléchir aux aménagements nécessaires pour organiser les contacts en face à face. Nous évaluons notre niveau de sécurité de jour en jour. Autre point d'attention: la connexion avec les nombreux télétravailleurs. Nos collaborateurs souffrent de l'absence de contacts sociaux. Notre service RH et notre département de la communication proposent des informations d'actualité et des idées créatives pour conserver un lien vivant, par exemple, en organisant des pauses café en ligne ou en envoyant des cartes. De cette manière, nos collaborateurs savent que l'organisation pense à eux et que ce qu'ils font chez eux a vraiment un effet. Je suis agréablement surpris par la résilience de notre organisation. Nous sommes passés à un fonctionnement entièrement numérique en une seule journée, sans beaucoup de difficultés, grâce à quelques bonnes décisions qui avaient été prises dans le passé.»

Quelles étaient ces décisions?

Wim Adriaens: «Il y a quelques années, nous avons décidé de devenir une organisation numérisée. Les demandeurs d'emploi doivent d'abord chercher des offres par les canaux électroniques. Si ce n'est pas réalisable, nous proposons un soutien téléphonique. Et si ce n'est toujours pas suffisant, nous passons alors à la phase de la rencontre en face à face. Grâce à cette structure et à ces processus, nous sommes en mesure de servir de 80 à 90% de nos clients (employeurs et travailleurs) par le contact téléphonique et les outils en ligne. C'est ce qui explique que nous n'avons pas interrompu notre activité au moment du confinement. Une performance pour une organisation de cette taille.»

Pour les recrutements, vous privilégiez la mobilité interne. Comment abordez-vous les fonctions difficiles à pourvoir?

Wim Adriaens: «De fait, nous donnons à nos collaborateurs l'opportunité de construire leur carrière au sein de l'organisation. Quand ils veulent franchir une nouvelle étape, ils ne doivent pas nécessairement quitter le VDAB. Ce qui maintient leur motivation. Pour les fonctions en pénurie, comme les responsables de projets, les analystes fonctionnels ou les développeurs en informatique, nous utilisons depuis peu le système du campus des talents. Les salariés qui ne possèdent pas les compétences requises peuvent s'y former. Ces investissements pèsent lourd mais sont payants. Nous pouvons ainsi trouver des profils rares. Si la mobilité interne ne nous apporte pas de solution, nous nous tournons vers le marché de l'emploi. Mais nous sommes limités par le statut de la fonction publique flamande, encore fortement lié au diplôme. Cette obligation a ses limites parce qu'elle restreint le nombre de candidats qui peuvent s'adresser à nous. J'aimerais évoluer vers une approche hire for culture et train for skills: ceux qui ont la motivation et les bonnes valeurs devraient avoir la chance de postuler chez nous.»

Comment faites-vous pour conserver vos collaborateurs actuels?

Wim Adriaens: «En plus des opportunités internes, nos employés apprécient la valeur de leur engagement sociétal. Ils mentionnent d'ailleurs cet engagement comme la première raison de l'attractivité de leur travail. Nous donnons beaucoup de liberté à l'initiative et à l'entrepreneuriat, tant que ces qualités contribuent clairement aux objectifs de l'organisation. Enfin, nous investissons beaucoup dans les formations. Notre service de formation interne propose une large gamme de cours. En avril, nos collaborateurs ont suivi 3.500 sessions. Les formations en ligne ont décollé! Nous examinons d'ailleurs le moyen de numériser encore plus nos formations. Nous pourrions alors toucher une part encore plus importante de notre personnel.»

Pour relier efficacement les candidats et les offres d'emploi, le VDAB utilise l'intelligence artificielle. Le faites-vous aussi à l'intérieur de votre organisation?

Wim Adriaens: «Je souhaiterais travailler davantage avec l'analytique RH pour mieux comprendre nos collaborateurs. Où sont leurs centres d'intérêt? Que pouvons-nous leur offrir? Mais avant que nous ne puissions le faire, nous allons devoir travailler sur nos données internes pour améliorer leur qualité. C'est ce que nous avons prévu de faire l'année prochaine.»

Que trouve-t-on encore sur votre liste d'envies?

Wim Adriaens: «Nous avons conçu un nouveau modèle d'organisation pour mieux nous concentrer sur notre fonction d'intermédiaire et sur l'évaluation des demandeurs d'emploi. Pour mieux réaliser nos ambitions aussi. Car, nous devons en faire plus, avec moins de collaborateurs et moins de moyens. J'espère que nous en recueillerons les fruits cet automne qui s'annonce compliqué, avec beaucoup plus de demandeurs d'emploi que d'habitude. Par ailleurs, nous voulons dresser des profils beaucoup plus personnalisés: où se situe notre interlocuteur dans le marché du travail? Que doit-il faire pour s'engager dans telle ou telle direction? Nous avons besoin de données qui nous permettent de comprendre les aspirations des travailleurs et le parcours qu'ils souhaitent accomplir. Nous traitons déjà aujourd'hui beaucoup de données, en toute transparence et dans le respect de la vie privée. Des technologies comme l'intelligence artificielle nous ouvrent beaucoup de possibilités. Pour obtenir plus de données encore, nous allons multiplier les échanges avec nos partenaires. C'est un projet qui me tient à cœur pour les prochaines années.»

Vous espérez, comme beaucoup, que certaines choses resteront comme elles étaient avant la crise. Mais dans quels domaines aimeriez-vous ne pas retomber dans les mêmes ornières?

Wim Adriaens: «Au moment de la reprise, tout le monde a envie de retourner au travail, de voir ses collègues, de se replonger dans la culture de son organisation. Mais il est important aussi de tirer les bonnes leçons. De nombreux employeurs voient beaucoup plus d'opportunités dans le télétravail et dans les outils numériques. J'espère que ce changement de comportement sera préservé et que nous ne nous retrouverons plus tous ensemble au même moment dans les embouteillages. Nous devons permettre plus largement aux salariés de travailler à domicile: ils sont plus productifs puisqu'ils ne doivent pas consacrer du temps à leurs déplacements vers le bureau. Les employeurs doivent accorder leur confiance. Jusqu'à présent, certains étaient réticents, mais grâce à ces circonstances exceptionnelles, ils ont été obligés de passer par là. Et je suis certain que beaucoup se sont rendu compte que leurs collaborateurs méritaient leur confiance.»

ID

Wim Adriaens: Fonction: Administrateur délégué du VDAB