Politique et GRH: regards croisés
Texte
François Weerts

Politique et GRH: regards croisés

1 mars 2022
Travailler dans une entreprise, ce n’est pas évoluer dans une famille. La même réfl exion s’applique au monde politique
Comment repartir sur de bonnes bases quand la crise sanitaire aura asséné ses derniers coups? Quel plan de relance les gouvernements pourront-ils mettre en place pour aider les entreprises à redresser la tête et la population à retrouver un sens commun? Échanges croisés entre une femme politique, Alda Gréoli, et Lionel Barets, consultant en organisation.

Comment repartir sur de bonnes bases quand la crise sanitaire aura asséné ses derniers coups? Quel plan de relance les gouvernements pourront-ils mettre en place pour aider les entreprises à redresser la tête et la population à retrouver un sens commun? Échanges croisés entre une femme politique, Alda Gréoli, et Lionel Barets, consultant en organisation.

Dans son dernier livre, Lionel Barets détecte dans le concept de cohérence l’outil indispensable pour aborder les transformations radicales que doivent affronter les entreprises. Cette cohérence s’appuie sur les sentiments de compréhension, de contrôle et de sens. Autrement dit, on ne peut pas donner un sens à ce que l'on fait si on ne comprend pas ses tâches et si on n'exerce pas un certain contrôle sur elles.

Pour Lionel Barets, donc, la cohérence a toute sa pertinence au niveau de l'entreprise. Cette grille de lecture pourrait-elle s’appliquer à tout un pays? «Je le crois, la crise sanitaire en est d’ailleurs un contre-exemple parfait», assure Alda Gréoli (CdH), ancienne ministre de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles et députée régionale. Elle signe d’ailleurs la préface du livre de Lionel Barets. «Quel est le sens des mesures qui ont été prises pour lutter contre la pandémie? Avons-nous toujours été capables de les comprendre? Avons-nous eu un contrôle sur ces décisions?»

Régimes autoritaires

Alda Gréoli tient à élargir le débat au-delà de la pandémie. «Nos sociétés traversent quelques remous. Je pense au vote populiste ou à ces sondages qui révèlent qu'un pourcentage inquiétant de citoyens affirment avoir envie d'un régime autoritaire. J'y vois un appel à plus de cohérence. Car, en apparence, les régimes forts apportent de la simplicité, permettent de mieux comprendre le monde. Pour ma part, je crois en l'émancipation de la population. Je crois qu'il faut donner un cadre de liberté qui favorise l'adhésion. On peut alors repartir de ces trois axes, la compréhension, le contrôle et le sens, pour revitaliser le contrat avec le citoyen. C'est grâce à cette méthode que l'on pourra relancer l'émancipation du citoyen par rapport à la politique et du salarié par rapport à l'entreprise.»

Quelle légitimité du politique?

Mais quelle est la légitimité d'une personnalité politique par rapport à la GRH? «Quand vous êtes ministre, vous ne gouvernez pas tout seul. Vous avez toute une équipe autour de vous: vous devez gérer les talents et les développer. Les femmes et les hommes politiques font donc de la GRH sans nécessairement le savoir. Mais je le reconnais, le sujet est rarement abordé en tant que tel par les responsables politiques. Cette réflexion n'est pas courante. Y compris quand il s'agit de s'occuper de ses propres collaborateurs… Nous avons tendance à préférer le recrutement d'experts sans chercher à constituer une réelle équipe. Nous individualisons la relation de travail, ce qui ne favorise pas la cohérence.»

Lionel Barets regrette que la politique s'intéresse peu à la GRH. «Elle devrait embrasser cette problématique parce que la santé mentale des travailleurs est capitale, pour eux, pour les entreprises et pour le pays. Alda Gréoli fait le lien entre l'entreprise et la politique, c'est sa vision. Elle sait qu'il faut jeter des ponts entre les deux mondes. Elle connaît l'importance du collectif. Il faut apprendre ou réapprendre à faire société. Dans l’entreprise et en démocratie.»

Le piège du bonheur au travail

Dans l'après-crise, les entreprises ne pourront pas redémarrer à plein régime sans tenir compte de l'humain. Or, beaucoup d'individus sont en mauvais état. Que faire alors pour repartir du bon pied? Alda Gréoli reconnaît que le bien-être des travailleurs est fondamental mais elle insiste sur une chose: l'entreprise n'est pas un lieu de psychothérapie. «Le bien-être du personnel est l’une des responsabilités des managers mais ils doivent l'aborder avec des outils de management. On mélange trop souvent les genres. Le manager n'est pas un intervenant psychosocial, sa mission n'est pas de développer le bien-être individuel du travailleur, il n'est pas non plus une personne de confiance. Travailler dans une entreprise, ce n'est pas évoluer dans une famille. La même réflexion s'applique au monde politique. Parce qu'il y a une contractualisation de la relation.»

Lionel Barets est sur la même longueur d'onde. «Je me méfie des discours sur le bonheur au travail», dit-il. «Je crains qu'il s'agit souvent d'un sirop que l'on ajoute à une eau toxique. Je ne suis pas contre le bonheur et le bien-être mais je pense que l'on pourrait souvent commencer par s'attaquer aux maltraitances.»

Parlant de maltraitance, Alda Gréoli en pointe une: le manque de contrôle du salarié qui n'a pas toujours la capacité de faire ce qu'on lui demande. «On insiste beaucoup sur la responsabilisation. Mais donne-t-on tous les moyens à l'employé de prendre en charge ses tâches? C'est dans ces circonstances que son travail risque de perdre son sens. Plutôt que de s'occuper de leur bonheur, il faut aider les salariés en favorisant ce sentiment de cohérence.»

Décrisper la relation à l'autre

«La grille proposée par Lionel Barets dans son livre a un autre avantage: elle réconcilie le management par objectifs et le management personnel», Alda Gréoli. «Sa caractéristique est qu'elle ne teinte pas les relations humaines de tension ni d'émotion. Elle décrispe et apaise la relation à l'autre.»

Pour Lionel Barets, certains font dans l'humanitaire, agissent en mobilisant trop d'émotion. «Notre modèle n'implique aucun système de valeur, il s'applique à tous et ne s'intéresse qu'à une chose: la cohérence, fondée sur le sens, la compréhension et le contrôle. Il est détaché de la culture de l'entreprise, de son contexte, de son niveau de maturité.»

Quelle vérité?

«Dans mon esprit, la recherche de sens n'est pas synonyme de l'idée de vérité; cette dernière alimente d'ailleurs en partie le repli identitaire que nous connaissons», conclut Alda Gréoli. «Nous pensons tous avoir besoin de vérité, par rapport à la vaccination par exemple, et nous nous réfugions auprès de ceux qui partagent notre vérité. Mais le problème est de savoir si nous avons vraiment besoin de vérité établie. Dans ce cas, nous avons tendance à imposer notre vision du monde. Mais quand nous sommes confrontés aux avis des autres, exprimés de façon positive, nous entrons dans la démocratie, la délibération collective. Quel besoin de vérité? Cette question se pose rarement en entreprise.

La cohérence en entreprise, Lionel Barets, préface d'Alda Gréoli, Édipro, 2022.

ID

Alda Gréoli

Fonction: Députée wallonne (CdH) – photo CdH

Lionel Barets

Fonction: CEO de Convidencia, expert en transformation et management agile

Alda Gréoli Alda Gréoli